mercredi 13 juillet 2016

Il était une ville de Thomas B. Reverdy

     Prix des libraires 2016

    "Il y avait partout un parfum d'ailleurs.
Des immeubles vides sans lumières, sans fenêtres - murées à la brique ou à la planche de bois -, découpaient dans le crépuscule indigo une masse inquiétante de géants endormis de pierre et d'ombre. Parfois, leurs cloisons ayant été abattues pour alléger la structure, éviter qu'elle ne s'effondre, ils avaient au contraie l'allure ciselée de cathédrales, on y voyait le ciel passer à travers comme dans un vitrail." 

    2008, Détroit dans le Michigan, une ville qui se meurt ! Des maisons abandonnées, des quartiers sans vie, des écoles ouvertes au froid et au courant d'air, des friches industrielles  image d'une ruine annoncée par la chute de "Motor City" et la crise des subprimes. Eugène, jeune ingénieur français est parachuté dans ce décor dévasté pour travailler à un nouveau projet, l'Entreprise, voué dès le départ à l'échec. Quelques irréductibles s'accrochent encore, fréquentent le Dive In où Candice la serveuse "avait un rire étrange, brillant et rouge." Les enfants rôdent, s'approprient la Zone, lieu abandonné par les usines en faillite et certains, semble-t-il, n'en reviennent jamais.
    Charlie a 12 ans, comme ses copains, des envies de liberté qui leur font prendre des initiatives qui les dépassent. Il sait que Gloria sa grand-mère veille sur lui mais conscient que son pouvoir est limité. Brown, le policier pense, en vieux limier qu'il est, que les enfants qui disparaissent ne sont pas perdus pour tout le monde. Il fera tout pour les retrouver.

    Une écriture fluide qui avance sur la pointe des pieds, pudique, poétique mais aussi sociologique ce pourquoi elle nous captive : des personnages qui s'expriment sans hargne comme fascinés par les ruines d'un modernisme qui a manqué son but, les ruines d'une ville anéantie par un taylorisme inabouti. Pourtant Eugène reste convaincu que tout y est encore possible ! " C'est un tel terrain pour tout recommencer, Détroit, le monde qu'ils nous ont laissé."
   J'ai pensé bien sûr au précédent roman de l'auteur "Les évaporés" (2013) où disparaissaient sans que personne ne les recherche hommes et femmes dans un Japon perturbé par la catastrophe de Fukushima et du tsunami.

    Editions Flammarion 2015 (270 pages - 19 €)                                   

dimanche 3 juillet 2016

Un beau début d'Eric Laurrent

    " ... Pas un seul instant, cet homme de trente-six ans, qui achevait de purger dans la maison d'arrêt des Baumettes à Marseille, une peine de réclusion pour trafic de stupéfiants, ne soupçonnerait que la jeune femme dont les généreux appas égayaient les murs décrépis de sa cellule pût être sa propre fille. Il ignorerait même jusqu'à la fin de sa vie qu'il en avait une."

    Nicole était née quand Robert Malbosse, dit Bob, avait vingt ans. A sa naissance, il s'était tiré, parce que s'encombrer d'un enfant ne faisait pas partie de ses projets. Il avait connu Suzy alors qu'elle n'avait pas encore seize ans mais qu'elle était déjà la mère d'un petit garçon qu'elle avait eu avec Jacky le fils du second mari de Mado, sa mère, un dénommé Max Turpin qui aurait bien pu aussi en être le père. Turpin n'avait pas toujours été l'homme qu'il était maintenant, "... (il) avait passé sa vie, jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, à boire, à jouer et à courir la gueuse" pour finir dans une ruelle tabassé à mort où Dieu lui apparut le menaçant de la damnation éternelle. Effrayé, il était allé à l'église en quête de rédemption, y avait rencontré Mado qui s'était aussi racheté une conduite et qui avait accepté de l'épouser.
    Bien qu'encore très jeune, Max et Mado avaient laissé Suzy partir vivre chez les Malbosse. Totalement sous la coupe de Bob, malfrat de piètre envergure, elle participait sans état d'âme à "ses activités délictueuses". Leur association aurait perduré si elle ne s'était pas retrouvée enceinte. La rendant seule responsable de cette grossesse, Bob avait exigé qu'elle se fasse avorter. "Rien n'y fit." Après l'accouchement, elle avait attendu en vain son retour puis résignée était revenue vivre chez ses parents qui tout d'un coup soucieux de moralité avaient décidé de la marier à Jacky. Pour fuir ce mariage et assouvir son envie de "bourlinguer" Suzy avait pris la fuite abandonnant sa fille aux mains du  couple confit en dévotion.
    Nicole avait grandi dans cette ambiance bigote. Devenir une sainte, une écrivaine comme Sagan ou Anne Franck, une gymnaste ... toutes ses tentatives furent vouées à l'échec quand, par hasard, elle lut pour la première fois un magazine de charme. Elle avait enfin trouvé sa voie : se faire remarquer, devenir célèbre, peut-être même une star, le tout sans trop se fatiguer. Et c'est ainsi que sa photographie de pin-up aguicheuse parue dans Dreamgirls vint égayer le séjour, en prison, d'un père dont elle ignorera toute sa vie l'existence.

    C'est toujours avec gourmandise que j'aborde un nouveau roman d'Eric Laurrent assurée d'y retrouver cette élégance dans l'écriture teintée d'un pédantisme judicieusement dosé que lui confèrent les mots savants qu'il ose utiliser.
    J'apprécie l'investissement exigé du liseur afin d'aborder ses phrases d'une longueur inhabituelle l'obligeant à de fréquents allers et retours pour en saisir le rythme et la subtilité, de longues phrases émaillées de parenthèses où viennent s'insérer d'autres parenthèses au risque de lui faire perdre le fil d'un récit qu'une utilisation intempestive du subjonctif habille d'un maniérisme totalement décalé quand l'auteur nous dépeint la violence et les turpitudes de certains personnages. Un liseur qui ne peut rester indifférent à la minutie des descriptions où chaque détail noté avec recherche et précision donne une réalité étonnante en particulier à la photographie de Nicky Soxy (ex Nicole) punaisée dans la cellule des Baumettes. Un liseur qui sera d'autant plus sensible à l'humour et au comique de certaines scènes qu'elles sont rares et réjouissantes.
    Comment ne pas se souvenir de l'époustouflante description que fit l'auteur du "Printemps" de Botticelli dans "Renaissance italienne" (2008). Comment ne pas songer à Marcel Proust et surtout à Jean Rouaud dans son inoubliable "Imitation du bonheur" (2006)




    Les Editions de Minuit 2016 ( 205 pages - 15€) Prix Françoise Sagan 2016

    

dimanche 12 juin 2016

Bonnes nouvelles de Chassignet de Gérard Oberlé

     Soirées avec Claude Chassignet

    "Deux ou trois fois par saison je retrouve Claude Chassignet, un voisin du Morvan, tour à tour chez lui et chez moi. En attendant l'heure du dîner, nous inspectons nos parcs et potagers, nos bibliothèques et nos caves. Puis nous vidons quelques flacons en bavardant de choses et d'autres, avec une préférence pour les sujets cocasses, les histoires absurdes, les nouvelles extravagantes..."
    Prémices au dîner que l'auteur a concocté et que ne désavouerait pas un chef étoilé. Une des soirées appréciées des deux complices, propice aux confidences et prologue des "Bonnes nouvelles". 

    Mitzi

    "Quand la nostalgie de l'ailleurs s'emparait de lui, une fièvre récurrente, Chassignet s'envolait vers Assouan pour réchauffer ses abattis dans les jardins de l'Old Cataract."
    Depuis une dizaine d'années, il passait l'hiver dans ce vieux palace qui avait su préserver son ambiance victorienne. En conteur averti, Chassignet fait une description savoureuse des lieux, des indigènes, des pensionnaires et tout particulièrement de cette femme mystérieuse qui le fascine et attise sa curiosité. 
    "A l'occasion, il n'hésitait pas à se fourrer dans de nouvelles affaires, surtout lorsqu'il n'y était pas invité. Chassignet se coltine une amorce dormante dans la caboche. L'inconnue de la terrasse venait de l'enflammer comme un mèche."
    Témoin et enquêteur discret, sa curiosité satisfaite, il fait du destin de Mitzi le sujet central de cette seconde nouvelle. 

    Rafalé

    Ce soir-là, les deux complices qui festoient chez Chassignet apprennent que le directeur de la Caisse d'Epargne d'Autun s'est envolé avec la cagnotte.
     "Le fait divers a mis Chassignet en gaieté. Cet écureuil en cavale m'a rappelé un fugueur croisé en Mélanésie il y a vingt-cinq ans."
    En 1987, parti pour quelques mois en Nouvelle-Calédonie afin de se renseigner sur les us et coutumes canaques en vue d'une publication, l'auteur y avait rencontré ce bourlingueur qui l'avait fortement intrigué : "Ses traits étaient réguliers et fins tout en étant altérés, comme décomposés, une belle gueule de rafalé, comme on disait dans les annales de l'ancienne marine et des pontons, pour qualifier ce genre de physionomie." L'inconnu semblait le fuir mais les travaux d'approche de l'auteur finirent par payer et il accepta de lui confier son histoire. Banquier à Paris, il avait décidé de tout quitter pour venir chercher sur cette île la sérénité et donner un vrai sens à sa vie. 

    White Trash

    "L'épisode remontait à l'époque où Chassignet coulait parfois les printemps en Arizona, dans un canyon perdu près de la frontière mexicaine, chez son vieux copain Kenton."
    Pour rendre service à son ami, il accepte d'aller cueillir à sa descente d'avion le jeune Bob Anderson qui arrive d'Australie. Bob décide d'acheter une voiture d'occasion pour rentrer en Arizona tout en visitant le pays. Mais la limousine tombe en panne dans un bled perdu où les gars du coin s'arrangent pour ne pas les laisser repartir. Il faudra  toute la diplomatie de Chassignet pour débloquer la situation et les libérer d'une prise d'otages à peine déguisée. 

    Ses chroniques parues dans Lire, regroupées et publiées sous le titre "Emilie, une aventure épistolaire" (Grasset 2012), "Retour à Zornhorf" (2001) pour évoquer ses origines alsaciennes, "Mémoires de Marc-Antoine Muret" (2009) les trois livres qui m'ont fait découvrir avec enthousiasme une infime partie de l'oeuvre de Gérard Oberlé.
    Ecrivain reconnu, il est aussi libraire, l'un des meilleurs experts en France d'ouvrages anciens et rares. Oenologue réputé, gourmet averti, c'est un cuisinier hors-pair, "un des esprits les plus libres que je connaisse" résume son ami et complice Jim Harrison, disparu le samedi 26 mars à l'âge de 78 ans. Si Chassignet ressemble à son créateur, il est aussi cousin de Jim Harrison, c'est me semble-t-il flagrant dans la dernière nouvelle, White Trash, où Kenton en serait bien le sosie.
    Une écriture truculente, réjouissante avec juste ce qu'il faut de gouaille et de paillardise sans jamais tomber dans la vulgarité. Parfois, l'auteur émaille son texte de tournures et d'expressions surannées nous rappelant sa préférence, teintée de nostalgie, pour les écrits d'une époque révolue.
   Gérard Oberlé et Jim Harrison au manoir de Pron dans le Morvan, où l'écrivain américain aimait à résider quand il était en France.

    Editions Grasset & Fasquelle, 2016,  (210 pages- 17,00 €)
       

lundi 23 mai 2016

Petit Piment d'Alain Mabanckou

    Il va falloir vous y faire, le dernier roman de l'auteur est un festival de noms imprononçables et impossibles à mémoriser :
    "Tout avait débuté à cette époque où, adolescent, je m'interrogeais sur le nom que m'avait attribué Papa Moupelo, le prêtre de l'orphelinat de Loango : Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko. Ce long patronyme signifie en lingala "Rendons grâce à Dieu, le Moîse noir est né sur la terre de nos ancêtres", et il est encore gravé sur mon acte de naissance..."
    On l'appelait tout simplement Moïse, ce n'est qu'un peu plus tard qu'il devint Petit Piment.
    Chaque dimanche, le prêtre était attendu avec impatience par les enfants. Avec lui, ils pouvaient enfin s'éclater en chantant et dansant sous la baguette de Papa Moupelo qui n'hésitait jamais à donner l'exemple. Le déchaînement était à son comble quand ils attaquaient la danse des Pygmées du Zaïre.
    Le reste de la semaine, la vie était dure à Loango qui s'apparentait plus à une maison de redressement qu'à un orphelinat. Le directeur, Dieudonné Ngoulmoumako, despote corrompu exerçait sur les enfants une autorité abusive, secondé par des "surveillants de couloir" acquis entièrement à sa cause puisque tous choisis parmi les membres de sa famille. Quant à l'administration, d'un accord tacite elle tolérait une situation qui lui permettait de placer les cas difficiles tels les jumeaux Songi-Songi et Tala-Tala.

    Arrive l'indépendance du Congo, la révolution socialiste se met en marche et le Parti congolais du travail prend le pouvoir. Pour fuir un orphelinat dirigé par un homme plus préoccupé de garder son poste que de protéger les pensionnaires, Moïse-Petit Piment décide de partir sans réussir à convaincre Bonaventure, son meilleur ami, de l'accompagner. Il part pour Pointe- Noire, erre et vit dans la rue, puis sur la Côte sauvage où il retrouve les jumeaux qui se battent pour en devenir les caïds. Miraculeusement, il rencontre Maman Fiat 500, mère maquerelle et ses dix filles. Elle l'accueille au bordel où il deviendra " l'homme" à tout faire de la maison. Quand, à la suite d'une politique d'assainissement contre la prostitution, le maire de Pointe-Noire les fera disparaître du quartier des Trois-Cents, il en perdra la raison sans jamais oublier qu'il a décidé de les venger.

    Difficile de ne pas penser à Oliver Twist de Dickens et de ne pas se passionner pour l'histoire de Petit Piment qui n'est certes pas auto-fictionnelle mais dont les souvenirs d'enfance de l'auteur ont sûrement étayé la description de la vie grouillante des rues de Pointe- Noire. Comme toujours il mêle avec bonheur le drame et la drôlerie et décrit en filigrane les années 60-70 d'un Congo qui se cherche et qui n'échappe pas aux compromissions, à la corruption et aux conflits ethniques.

    Petit Piment est le cinquième roman d'Alain Mabanckou que je lis. Si je les ai tous lus  avec plaisir et intérêt, Lumières de Pointe-Noire reste mon préféré : le récit émouvant du retour de l'auteur au pays, des retrouvailles avec sa mère après une absence de 23 ans.

    Editions du Seuil, août 2015 (247 pages-18,50€ )  

jeudi 5 mai 2016

Trois jours et une vie de Pierre Lemaitre

    Beauval petite ville entourée de forêts à l'ambiance provinciale où tout le monde se connaît, où les secrets ne sont jamais bien longtemps gardés ! Antoine y habite dans un quartier paisible et sans histoires. Fils de divorcés, il ne voit plus son père installé en Allemagne et vit seul avec sa mère, une femme qui a des principes et les applique sans faillir.
    En 1999, Antoine a 12 ans quand l'histoire commence et que la fabrique de jouets en bois, unique entreprise de la ville, se met à péricliter. Situation d'autant plus difficile pour son directeur qu'il est aussi maire de la commune et qu'il doit faire face à l'inquiétude des habitants soucieux de leur avenir. Encore épargnés par les préoccupations des adultes, Antoine et ses copains n'ont rien changé à leurs habitudes : qu'ils construisent des cabanes dans la forêt de Saint-Eustache ou qu'ils jouent autour de la scierie ils n'échappent que rarement au contrôle bienveillant d'un adulte passant par là.
     Ulysse, le chien de leurs voisins les Desmedt, avait pris l'habitude de suivre Antoine dans ses vagabondages solitaires et Antoine avait pris l'habitude de lui parler, de lui confier ses problèmes que l'animal semblait écouter avec attention. Parce qu'elle le trouvait digne de confiance, Mme Desmedt permettait parfois à Rémi, son fils âgé de 6 ans, de les accompagner.
    Quelques jours avant Noël, Antoine délaissé par ses copains trop occupés à jouer avec la PlayStation de Kévin objet de toutes les interdictions maternelles, décide par dépit de construire seul une cabane suspendue dans les arbres et d'en garder le secret. Mais il ne résistera pas longtemps à la tentation de la faire visiter à Rémi admiratif qui a promis de se taire.

    "Dans le triangle père absent, mère rigide, copains éloignés, le chien Ulysse occupait évidemment une place centrale.
     Sa mort et la manière dont elle survint furent pour Antoine un événement particulièrement violent."

    Elle est surtout à l'origine d'une série d'événements tragiques qui semblaient vouloir s'acharner sur la ville. Et c'est ainsi que les habitants, frappés de stupeur, ont appris la disparition du petit Rémi et qu'Antoine était le dernier à l'avoir vu vivant ! Antoine qui dans un moment d'égarement est propulsé au coeur d'un drame qui le dépasse et qui plonge la population dans la stupéfaction et la douleur.
    Un roman sur la culpabilité mené rondement d'une écriture qui sait évoquer l'ambiance délétère d'une petite ville rurale désarçonnée face à l'amplitude et la gravité des événements, face au questionnement et à la suspicion. Les personnages sont bien vus, certaines scènes sont savoureuses même si par son insistance l'auteur, parfois, semble dévaloriser la province profonde et la maréchaussée !
    Les péripéties s'accumulent, deviennent de plus en plus menaçantes pour Antoine, volonté un peu trop  appuyée de l'auteur de maintenir le lecteur en haleine et si rocambolesques qu'elles retirent toute crédibilité au récit. Elles nous acheminent vers un dénouement qui, je l'avoue, après m'avoir bien agacée, a fini par me faire sourire.






    Editions Albin Michel 2016 (280 pages- 19,80€)