"Elle dit mi-avril 1944, nous partons pour l'Allemagne.
On y est. Ce qui a précédé, l'arrestation, Fresnes, n'est au fond qu'un prélude. Le silence dans la classe naît du mot Allemagne, qui annonce le récit capital. Longtemps elle a été reconnaissante de ce silence, de cet effacement devant son histoire à elle, quand il fallait exhumer les images et les faits tus vingt ans ; de ce silence et de cette immobilité, car pas un chuchotement, pas un geste dans les rangs de ces garçons et filles de dix-huit ans, comme s'ils savaient que leurs voix, leurs corps si neufs pouvaient empêcher la mémoire. Au début, elle a requis tout l'espace. Depuis Suzanne Langlois a parlé cinquante fois, cent fois, les phrases se forment sans effort, sans douleur, et presque, sans pensée.
Elle dit le convoi arrive quatre jours plus tard."
Et Suzanne raconte sans trébucher, quand elle s'appelait Mila, son nom de résistante : son arrestation à Paris au printemps 44, à l'âge de 20 ans, le départ pour Ravensbrück, le voyage déjà une torture, la découverte du camp où sont parquées 40.000 femmes venues de toute l'Europe, les règles à ne pas enfreindre pour échapper aux hurlements, aux coups, aux sanctions dégradantes, l'appel à 3h30 dans le froid et l'obligation de rester des heures dans une parfaite immobilité - faire la stèle disaient-elles-, la saleté, les puanteurs insoutenables, les maladies qui les déciment les unes après les autres, la faim qui obnubile et les pousse à des actes délirants.
Quand Mila arrive au camp elle sait qu'elle est enceinte, décide de n'en rien dire et grâce à la complicité de codétenues elle pourra garder l'événement secret jusqu"au bout. Elle découvrira alors la "chambre des bébés" (Kinderzimmer) où son fils viendra au monde. Un lieu qui focalise un semblant d'espoir même si les bébés naissent avec "des visages de vieux et une espérance de vie de 3 mois" !
A mon actif, la lecture d'une bonne vingtaine d'ouvrages sur le sujet, dont certains m'avaient particulièrement impressionnée, m'incitaient à penser que j'avais fait le tour de la question. Mais franchement peut-on jamais en avoir fini avec la Shoah ?
Quand le livre paraît en 2013 l'auteure n'a pas quarante ans et une grande maîtrise de l'écriture. Rédigé au présent, le récit s'inscrit dans une réalité à laquelle le lecteur ne peut échapper. Sans en minimiser la valeur, les précédents témoignages se plaçaient le plus souvent à hauteur du constat et du souci de fidélité à l'horreur qu'ils décrivaient. Dans Kinderzimmer, loin d'un "cérébral" qui passe la main, l'auteure en convoquant les "sensations" privilégie le corps qui prend le pas sur la raison. Son langage cru, viscéral nous immerge dans la puanteur, dans le froid, dans la merde, dans un monde où la raison est bouffée par la faim qui ôte tout jugement et transforme l'être humain en animal.
Et pourtant, comme venue du fond de leur humanité qu'on essaie de tuer, surgissent des lueurs d'un espoir infime, des mouvements de solidarité et, surtout, l'impérieux désir de résister et de se souvenir afin de pouvoir témoigner.
"Tenir. Même quand ils viennent sélectionner dans les Blocks, directement. Qu'ils ordonnent aux femmes de défiler robes relevées, les font courir, et se moquent de la stupeur de celles qui attendent leur tour, les vieilles aux chevilles enflées, les avec de la merde, de l'urine plein la culotte, avec chaussures béantes, avec plaies purulentes ; les chauves, les sans dents, les yeux jaunes, la gale dans les coudes dans les genoux, les qui se tiennent très droites pour faire bonne impression, les bonnes élèves, pour ne pas être prises cette fois encore et se maintenir dans le groupe de droite, celui des fortes, des encore capables, des présentables à l'ennemi. Regarder, les yeux grands ouverts, ne rien oublier, se rappeler la première fois, le 18 janvier..."
Editions Actes Sud 2013 Prix des libraires 2014
Editions Babel 2015 (220 pages - 7,80€ )
Valentine Goby dédicacera son livre "Un paquebot dans les arbres" à La Librairie Café de Crécy la Chapelle (77) le dimanche 26 février à partir de 15 heures.
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mercredi 1 février 2017
mardi 9 juillet 2013
Un repas en hiver de Hubert Mingarelli
Quelques lignes et vous voilà embarqué dans une aventure qui ne vous laissera pas indifférent.
Emmerich, Bauer et le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, sont incorporés dans la compagnie du lieutenant Graaf. Leurs prénoms nous laissent à penser qu'ils sont allemands et peut-être cantonnés en Pologne dans un collège puisque sont mentionnés un dortoir et une cour. La fenêtre couverte de givre nous apprend qu'il fait très froid.
"Le fer avait tinté dehors" convoquant les soldats dans la cour. "Graaf, notre lieutenant, nous dit qu'il en arrivait aujourd'hui, mais tard probablement, en sorte que le travail était prévu pour le lendemain et qu'il revenait cette fois à notre compagnie."
Un travail si perturbant que les trois compagnons d'arme se risquent à plaider leur cause auprès du commandant, lui suggérant qu'ils seraient plus utiles sur une autre mission dans la campagne environnante.
Ils sont donc partis au petit matin dans "un froid de chien" le ventre vide, pour ne pas prendre le risque de croiser le lieutenant. Parfois, ils font une pause pour fumer : "Autour de nous il n'y avait que des champs immenses. Le vent avait fait onduler la neige, il avait construit des vagues longues et régulières que le froid avait figées depuis longtemps. Nous regardions autour de nous comme si nous étions au milieu d'une mer toute blanche."
Les heures défilent, la faim commence à les tarauder et ils vont devoir s'inquiéter d'une solution pour cuire leurs maigres provisions et surtout, ne pas oublier de se mettre en chasse pour remplir leur mission et ne pas rentrer bredouilles au cantonnement.
"On marchait sans y croire depuis l'aube, et voilà que les yeux perçants d'Emmerich venaient de nous l'amener." Le contrat rempli, restait à trouver un lieu. "La maison apparut derrière une rangée d'arbres. Nous n'avons pas eu besoin d'en parler. La décision était écrite dans nos ventres et le ciel glacé."
La maison, une ruine, improbable huis-clos où vont se trouver réunis les trois soldats et leur jeune prisonnier juif. Viendra les rejoindre un Polonais antisémite véritable concentré de l'époque. Huis-clos où les personnalités vont se révéler, s'affronter et accepter de ...partager.
L'auteur n'évoque jamais le physique de ses personnages, il veut des types ordinaires perdus au milieu de nulle part, dans un univers imprécis et vague, confrontés à une situation inhabituelle. S'il constate sans jamais les juger, il finit par éprouver pour les trois soldats devenus bourreaux malgré eux, compréhension et respect.
Le repas, c'est l'apogée du roman, l'instant de trêve dans cette tragédie où les ventres commandent aux hommes de déposer les armes pour un court instant et de partager la maigre pitance. La preuve qui nous autorise à croire qu'il reste encore chez l'homme une petite part d'humanité.
De son écriture subtile et patiente, l'auteur le démontre indubitablement !
Editions Stock 2012 (137 pages)
Hubert Mingarelli : né le 14/01/1956 à Mont-Saint-Martin en Lorraine. A 17 ans arrête l'école et s'engage pour 3 ans dans la marine? Revient à Grenoble. Vit actuellement dans Les Alpes.
Emmerich, Bauer et le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, sont incorporés dans la compagnie du lieutenant Graaf. Leurs prénoms nous laissent à penser qu'ils sont allemands et peut-être cantonnés en Pologne dans un collège puisque sont mentionnés un dortoir et une cour. La fenêtre couverte de givre nous apprend qu'il fait très froid.
"Le fer avait tinté dehors" convoquant les soldats dans la cour. "Graaf, notre lieutenant, nous dit qu'il en arrivait aujourd'hui, mais tard probablement, en sorte que le travail était prévu pour le lendemain et qu'il revenait cette fois à notre compagnie."
Un travail si perturbant que les trois compagnons d'arme se risquent à plaider leur cause auprès du commandant, lui suggérant qu'ils seraient plus utiles sur une autre mission dans la campagne environnante.
Ils sont donc partis au petit matin dans "un froid de chien" le ventre vide, pour ne pas prendre le risque de croiser le lieutenant. Parfois, ils font une pause pour fumer : "Autour de nous il n'y avait que des champs immenses. Le vent avait fait onduler la neige, il avait construit des vagues longues et régulières que le froid avait figées depuis longtemps. Nous regardions autour de nous comme si nous étions au milieu d'une mer toute blanche."
Les heures défilent, la faim commence à les tarauder et ils vont devoir s'inquiéter d'une solution pour cuire leurs maigres provisions et surtout, ne pas oublier de se mettre en chasse pour remplir leur mission et ne pas rentrer bredouilles au cantonnement.
"On marchait sans y croire depuis l'aube, et voilà que les yeux perçants d'Emmerich venaient de nous l'amener." Le contrat rempli, restait à trouver un lieu. "La maison apparut derrière une rangée d'arbres. Nous n'avons pas eu besoin d'en parler. La décision était écrite dans nos ventres et le ciel glacé."
La maison, une ruine, improbable huis-clos où vont se trouver réunis les trois soldats et leur jeune prisonnier juif. Viendra les rejoindre un Polonais antisémite véritable concentré de l'époque. Huis-clos où les personnalités vont se révéler, s'affronter et accepter de ...partager.
L'auteur n'évoque jamais le physique de ses personnages, il veut des types ordinaires perdus au milieu de nulle part, dans un univers imprécis et vague, confrontés à une situation inhabituelle. S'il constate sans jamais les juger, il finit par éprouver pour les trois soldats devenus bourreaux malgré eux, compréhension et respect.
Le repas, c'est l'apogée du roman, l'instant de trêve dans cette tragédie où les ventres commandent aux hommes de déposer les armes pour un court instant et de partager la maigre pitance. La preuve qui nous autorise à croire qu'il reste encore chez l'homme une petite part d'humanité.
De son écriture subtile et patiente, l'auteur le démontre indubitablement !
Editions Stock 2012 (137 pages)
Hubert Mingarelli : né le 14/01/1956 à Mont-Saint-Martin en Lorraine. A 17 ans arrête l'école et s'engage pour 3 ans dans la marine? Revient à Grenoble. Vit actuellement dans Les Alpes.
- Une rivière verte eet silencieuse, Seuil 1999
- La dernière neige, Seuil 2001
- La beauté des loutres, Seuil 2002
- Quatre soldats, Seuil 2003 Prix Médicis
- Homme sans mère, Seuil 2004
- le voyage d'Eladio, Seuil 2005
- Océan Pacifique, Seuil 2006 Prix Livre et Mer Henri-Quéffelec
- Marcher sur la rivière, Seuil 2007
- La promesse, Seuil 2009
- L'année du soulèvement, Seuil2010
- La lettre de Buenos Aires, Buchet-Chastel 2001 grand prix SGDL de nouvelle
- La vague, Editions du Chemin de fer 2011
- la source, nouvelle, Cadex 2012
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