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vendredi 13 janvier 2017

La vague d'Hubert Mingarelli vu par Barthélémy Togo


     C'est par hasard que j'ai découvert ce petit livre paru en 2011. Une belle rencontre éclairée par le plaisir de pouvoir en apprécier l'édition élégante et originale sur papier légèrement cartonné, au texte imprimé directement sur des illustrations étonnantes qui risquent peut-être de dérouter certains lecteurs.
     Surprenante association d'un écrivain minimaliste soucieux d'aller à l'essentiel et d'un artiste camerounais aux dessins exubérants et déjantés qui apportent au texte la touche d'un onirisme parfaitement décalé !
    Comme presque toujours, Mingarelli nous raconte une histoire d'hommes, de marins lors d'une escale de leur bateau à Haïti. Le narrateur et son ami Tadjen sont consignés à bord et fort déçus de ne pas pouvoir profiter des plaisirs que leur offre la terre ferme. Un jeune noir au "pied tordu" qui traîne sur le port propose de leur amener une fille. Rendez-vous est pris dans la baraque un peu plus loin sur le quai. L'alcool aidant les langues se délient et les événements prennent une tournure inattendue !

    Un texte où l'on retrouve l'auteur fidèle à son habitude de mettre ses personnages dans une situation particulière où, apparemment, il ne se passera pas grand-chose : un instant suspendu, fragile où le silence a plus de poids que les mots, où les sentiments et la parole muselés par une pudeur virile  ne sont que suggérés.Une écriture qui s'appuie sur les non-dits obligeant le lecteur à chercher entre les lignes les preuves de leur indéfectible amitié.
    "Le silence et la gêne nous avaient enveloppés, Tadjen et moi, comme un manteau. ..."

    Les Editions du chemin de fer, 2011 ( 66 pages- 14€ )


    

 
 

jeudi 22 janvier 2015

Bain de lune de Yanick Lahens

    "Après une folle équipée de trois jours, me voilà étendue là, aux pieds d'un homme que je ne connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet état de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de me retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l'autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d'Anse Bleue."

    Sur la plage, une femme rejetée par la mer, un homme qui la regarde... Qui sont-ils ? Au cours de chapitres intercalés dans le récit, l'inconnue revient se confier et dévoiler au lecteur certains moments de sa vie pendant que l'auteur, retranché derrière ce "nous" anonyme, raconte, sur quatre générations, la saga de deux familles en Haïti. Les Lafleur simples pêcheurs et paysans du petit village d'Anse Bleue, et les Mésidor propriétaires et seigneurs des hautes terres. Deux lignées qui, parce qu'elles n'ont rien en commun, n'auraient jamais dû se rencontrer.
    "Toujours est-il que, dans ce jour naissant, à Ti Pistache, non loin d'Anse Bleue, village de tuf, de sel et d'eau adossé au pied de hautes montagnes d'Haïti, Tertulien Mésidor, seigneur de son état, eut le sang fouetté à vif à la vue d'Olmène Dorival, paysanne nonchalamment accroupie à même ses talons face à un panier de poissons, de légumes et de vivres, dans un lointain marché de campagne." 
    Entre cet homme d'une soixantaine d'années et cette jeune fille de seize ans le coup de foudre est réciproque et la liaison bien vite consommée. Installée dans une case construite à son intention, après quelques années, la vie rêvée devient un cauchemar obligeant Olmène à prendre une décision sans possibilité de retour.
    C'est pendant cette période, de 1950 à 1980, que s'amorce le déclin de l'île, précipité par la dictature de François Duvalier soutenu par les exactions des tontons macoutes. Le pays court à sa perte, rongé par la politique et l'opportunisme d'une caste de profiteurs menés par "l'homme au chapeau noir et grosses lunettes". La sècheresse appauvrit les terres, en mer le poisson se raréfie et la misère s'installe. Les familles se déchirent quand les enfants pour sauver leur peau s'expatrient, quand les fils leurrés par un semblant de pouvoir vont grossir les rangs des tontons macoutes.
    Une période qui couvre la vie d'Orvil, le père d'Olmène, un des derniers chefs de "lakou", gardien de la culture vaudou qui décide un jour que"le plus simple pour lui était de partir.
    C'est ce qu'il fit un matin de mai 1982, entre la petite et la grande saison des pluies...
    Avec la mort d'Orvil, tout Anse Bleue eut le sentiment que c'était un monde qui s'effaçait. Le vieux monde. Qu'Orvil nous laissait dans une confusion encore plus grande et un désordre rampant comme une couleuvre madelaine, se répandant comme une maladie contagieuse."

  
      Une écriture qui sert admirablement le récit : une pointe d'exotisme pleine de charme quand l'auteur émaille le texte d'expressions locales savoureuses, un érotisme discret, une touche de poésie mais surtout un rendu sans concession et sans misérabilisme de la lutte d'un peuple contre la dictature mais aussi contre une nature et ses colères qui anéantissent son île. Pour eux, tout est question de survie !

  "Abner est bien plus grand que nous tous. Il est le seul à m'accompagner dans la nuit. A prendre avec moi ces bains de lune. A goûter la sauvage beauté, le violent mystère de la nuit."

    Sabine Wespieser Editeur 2014 (273 pages-20€)

                                                                                         
                                                                                                                                                                                

dimanche 10 novembre 2013

Parabole du failli de Lyonel Trouillot


En Haïti, trois mousquetaires des temps modernes armés de silence et de mots ! 

    Un journaliste qui songe au grand oeuvre qu'il écrira peut-être un jour, qui sort, quelquefois, avec Josette réceptionniste au journal, mais reste réticent à officialiser une relation un peu trop plan-plan pour lui.
    Un prof de maths passionné de poésie qui essaie d'oublier un père qui l'a éduqué en maniant la rigoise*avec dextérité et assiduité. L'Estropié, ainsi nommé parce qu'il a une jambe plus courte que l'autre et marche avec une canne, partage avec le journaliste, ils sont aussi fauchés l'un que l'autre, la modeste maison que celui-ci a héritée de ses parents.
    Pedro le comédien, les deux colocataires ont croisé sa route un soir en rentrant du cinéma.

    "Nous grimpions la colline en devisant sur tout et rien .Et toi, tu chantonnais, assis sur le parvis de l'église. En nous voyant tu as arrêté de chanter, tu as ôté ton chapeau pour nous faire une courbette et tu nous as lancé un vers de Baudelaire : Homme libre, toujours tu chériras la mer... L'Estropié a continué : ... la mer est ton miroir.[...] Tu as pris ta diacoute*et ton chapeau de paille, et tu nous as suivis jusqu'au deux-pièces."(p38)

    Sans poser la moindre question, ils ont adopté le fils chassé par un père qui avait renié l'artiste qu'il était devenu. Ils ont accepté ses disparitions inexpliquées, ont géré ses humeurs, ses peines et ses imprévisibles débordements. Ils ont respecté ses silences et patiemment encaissé ses délires, ils l'ont accompagné quand il risquait de mettre sa vie en danger. Pedro le mal-aimé descendu des beaux quartiers pour déclamer, dans la zone de Pointe-Noire, les poèmes de Baudelaire, Eluard, Pessoa et donner ainsi un sens à sa vie.
    Puis un jour, sans crier gare, il est parti vivre sous d'autres cieux où poussent les immeubles de douze étages, où son talent sera enfin reconnu.

    "Oui. Ce soir où la station des nouvelles étrangères a annoncé qu'un garçon de chez nous s'était jeté du douzième étage d'un immeuble d'une grande ville, que les causes de son suicide n'étaient pas connues, [...] L'Estropié et moi, nous avons regardé le matelas sur lequel tu ne te coucherais jamais plus. Nous l'avions laissé à sa place pour le jour où tu reviendrais. L'autre, quand il revient, il convient qu'il retrouve les choses du coeur à la même place. Comme une preuve qu'il nous a manqué." (p 18)

    Sans attendre, le journaliste lui adresse une longue lettre pour lui crier leur désarroi, leur incompréhension, leur colère aussi. Pourquoi partir si loin ? Ils auraient su le retenir, continuer à le protéger des autres et de lui-même. Il lui rappelle leur complicité, leurs disputes, les soirées de palabres où l'alcool faisait tanguer le deux-pièces comme un bateau. Il lui dit aussi comment ils l'ont épargné en faisant silence sur leurs propres problèmes et leurs chagrins et regrettent de ne pas avoir su lui expliquer combien il comptait pour eux.

    Les deux amis sont chargés d'organiser l'hommage qui lui sera officiellement rendu. Pour ce faire, le journaliste a droit à plusieurs colonnes dans l'unique quotidien de Port-au-Prince. L'Estropié a récupéré chez Mme Armand le manuscrit où Pedro avait réuni ses poèmes sous le titre de Parabole du failli avec la ferme intention de les utiliser pour la cérémonie. Plus qu'une cérémonie, c'est une véritable apothéose où ses mots vont enfin trouver une place méritée !

    On connaît la force de l'écriture de Lyonel Trouillot qui rend hommage à un peuple qui n'en finit jamais de lutter contre l'échec et la pauvreté. Des phrases qui, empreintes d'une pudeur extrême, font mouche et en disent plus qu'il n'y paraît. Un style marqué d'une pointe de créolité qui nous enchante et qui nous rappelle que, sur son île, il reste le garant et le défenseur de la francophonie.

    *Rigoise : fouet de nerfs de boeuf.
    *Diacoute : sac en paille porté en bandoulière.

    Editions Actes Sud, Août 2013 (190 pages)

    Lyonel Trouillot  est né le 31 décembre 1956 à Port-au-Prince en Haïti.
Issu d'une famille d'avocats, il fait des études de droit mais est vite rattrapé par son intérêt pour la littérature.
  • L'Amour avant que j'oublie 2007
  • Yanvalou pour Charlie 2009
  • La Belle Amour humaine 2011
  • Le Doux Parfum des temps 2013
Ces quelques romans sont publiés chez Actes Sud