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mercredi 30 décembre 2015

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds de Jon Kalman Stefansson

    "Le problème est que personne n'est capable de marcher sur la mer, c'est d'ailleurs pourquoi les poissons n'ont pas de pieds."

    En découvrant l'auteur j'ai découvert un pays ! Si le "gamin" est le fil rouge de la trilogie [ Entre ciel et terre ( 2010 ), La tristesse des anges (2011), Le coeur de l'homme (2013) ], l'Islande en est un personnage à part entière, île modelée par son relief volcanique et la mer, dotée d'un climat aux hivers interminables submergeant hommes et bêtes sous des montagnes de neige dans une lutte implacable pour survivre.
    Il en était ainsi fin du XIXème siècle. Depuis, si le contexte a évolué, il n'en reste pas moins le climat rigoureux et l'ancrage profond d'une population qui n'a pas oublié ses racines.

    Quand ce quatrième roman débute, Ari rentre à Keflavik "ce lieu qui n'a que trois points cardinaux : le vent, la mer et l'éternité." Ecrivain et éditeur, pas encore la cinquantaine, il avait un matin quitté brutalement femme et enfants "par peur de perdre le contact avec sa voix intime". Après s'être réfugié au bord de la mer dans le Sud-Ouest de l'île il s'était exilé au Danemark pendant deux ans. Un colis plein de souvenirs envoyé par son père qui se prétend mourant l'incite à rentrer au pays. C'est avec son cousin, son complice narrateur anonyme du récit, qu'il revient sur sa terre natale qui par les images d'un passé qui ne demandait qu'à resurgir reprend vite possession de lui.
    Un roman à trois temps où l'auteur fait alterner les époques dans des chapitres sous titrés :
    Nordfjördur - Jadis : un petit port de pêche perdu, au temps des grands-parents d'Ari, quand son grand-père Oddur capitaine et armateur était le "héros des mers" et quand sa grand-mère Margrét beauté à la longue chevelure lui disait " Si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t'aime."
    Keflavik - 1976 et 1980 : l'enfance et l'adolescence d'Ari et de son cousin, quand ils pillaient les colis des camions de la base américaine, quand ils chassaient la perdrix sur la lande, quand ils travaillaient au séchage de la morue et qu'ils écoutaient en boucle les Pink Floyd et les Beatles.
    Keflavik - Aujourd'hui : les difficultés de l'homme à vivre  parce que " rien n'est simple - jamais - dès qu'il est question de l'être humain."

    Dans son interview à la librairie Mollat, l'auteur explique qu'il a cherché à comprendre ce qui a changé par rapport au siècle dernier quand l'homme travaillait plus dur et vieillissait plus vite, quand il n'avait pas le choix dans la vie et dans l'éducation. De nos jours, trop de choix peut devenir source de souffrance, l'homme qui croule sous le travail et se laisse envahir par le stress, a de plus en plus de difficulté à exister parce qu'il s'éloigne de ses racines.





     Selon les époques, l'écriture s'adapte devient plus "sociale", plus prosaïque quand on est dans l'aujourd'hui pour reprendre un souffle poétique hallucinant de vérité quand il raconte son île domptée par la neige et le blizzard attendant le renouveau qui tarde trop à venir.
    Mais c'est toujours de l'homme qu'il nous parle, de ses faiblesses, de son incompréhension, de la quête d'un sens à donner à son existence, car " la vie est incompréhensible, et injuste, mais nous la vivons tout de même, incapables de faire autrement, elle est la seule chose que nous ayons avec certitude, à la fois trésor et insignifiance."
     Les chapitres sous titrés "Jadis" sont les plus beaux, j'y ai retrouvé le grand prosateur que j'avais découvert avec "Entre ciel et terre". Les dernières pages empreintes d'une grande sensibilité sont tout simplement poignantes. Petite réserve pour les chapitres sous titrés "Aujourd'hui", ils m'ont semblé un peu bavards. Il n'en demeure pas moins que, pour moi, ce roman est l'oeuvre d'un grand écrivain.
   
    Editions Gallimard (du monde entier) 2015 Traduit de l'islandais par Eric Boury  
    FISKARNIR HAFA ENGA FAETUR  Copenhague 2013 



dimanche 3 août 2014

l'Exception d'Audur Ava Olafsdottir

    C'est par cette troisième publication que j'aborde l'oeuvre de l'auteur. Ses deux précédents romans (Rosa Candida, l'Embellie) favorablement accueillis par la presse et les lecteurs, j'attendais donc beaucoup de cette rencontre. L'enthousiasme n'était pas au rendez-vous !
     Maria et Floki mariés depuis 11 ans, parents de deux jumeaux  de 2 ans sont l'image même du couple parfait. Pourtant, le soir de la Saint-Sylvestre Floki annonce à sa femme qu'il la quitte pour aller vivre avec son amant.
    "-Tu es l'exception de ma vie, dit-il. Je me sentais bien avec toi mais je savais que ça ne pourrait pas durer éternellement."
    Une femme qui n'a rien vu venir,  qui espère le retour de son mari déterminé à n'en rien faire, une voisine consolatrice et psychologue, des parents compréhensifs, des amis navrés, tous ces personnages évoluent sans faire de vagues dans une nuit polaire qui ne laisse place à la lumière que quelques heures par jour.    L'auteur accumule, en dernière partie, des révélations qui font du mensonge la base même du roman, alors que la passivité et la naïveté de Maria en font la victime idéale. C'est l'histoire d'une destruction sans révolte et sans colère, d'une reconstruction rythmée par les gestes du quotidien décrits avec sensibilité et minutie.
    Pas mal écrit, pas vraiment ennuyeux, il manque à ce roman islandais le peu de relief qui atténuerait l'impression d'uniformité qui pèse sur le récit.
    D'aucuns ont parlé de poésie, personnellement, je ne l'ai pas rencontrée. Malgré ces réticences je reste persuadée que le livre saura trouver ses aficionados.
   
    Editions Zulma 2012 traduit en français par Catherine Eyjolfsson en 2014 (338 page-20€)










vendredi 25 octobre 2013

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

    "Bientôt, ma Belle, j'embarquerai pour le long voyage qui nous attend tous."  

     Un vieil homme revient sur son passé et raconte par le truchement d'une lettre ce que fût sa vie de paysan éleveur de brebis dans une Islande de collines, de landes et de pâtures.
    Un long monologue adressé à Helga, la femme qu'il a passionnément aimée, qu'il n'a jamais oubliée, dont il s'est volontairement séparé pour ne pas mourir à lui-même et continuer la vie qui devait être la sienne.
    Je n'en dirai pas plus afin de ne pas amputer le plaisir des futurs lecteurs. Qu'ils sachent simplement, que l'auteur manie avec discernement poésie et réalité, qu'il inscrit son histoire dans un quotidien qui n'est jamais pesant parce qu'ancré dans une nature omniprésente qui commande à la vie des hommes. La vraie vie, celle vécue par des gens simples qui ont le courage d'assumer leur choix jusqu'au bout.
    En un mot une lecture clairvoyante qui respire la joie, la santé ... et les regrets de ce qui a été manqué.

    Editions Zulma 2013, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson.

 Bergsveinn Birgisson est né en 1971. Titulaire d'un doctorat en littérature médiévale scandinave, il porte la mémoire des histoires que lui racontait son grand-père, lui-même éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l'Islande.



dimanche 6 octobre 2013

Le coeur de l'homme de jon kalman Stefansson


    Après Entre ciel et terre (2010) et La tristesse des anges (2012), Le coeur de l'homme termine la trilogie islandaise de l'auteur.

    Le gamin, son parcours initiatique est le fil rouge de la trilogie. Dans le premier volume, il voit mourir son ami Barour qui lui avait transmis sa passion des livres. Dans le second volume, il part avec Jens le postier pour une tournée improbable et périlleuse. En cours de route, Hjalti qui se joint à eux pour ramener au village le cercueil d'une jeune femme en vue d'un enterrement décent disparaîtra englouti par la neige. Epuisés, Jens et le gamin sont victimes d'une avalanche qui leur laisse peu de chance de s'en sortir indemnes.

    Dans ce troisième volume, nous sommes toujours en Islande, au XIXème siècle, sur cette île au climat extrême, aux hivers interminables, aux printemps éphémères et aux étés sans nuit où la campagne de pêche rythme la vie du port.
    Nous retrouvons nos deux miraculés qui émergent d'un long sommeil réparateur. Par un heureux hasard, ils ont atterri sur le toit de la maison d'Olafur le médecin qui s'est chargé de les remettre sur pieds. Enfin rétablis et le dégel venu, ils regagnent chacun leur village, non sans regret pour le gamin très ému par la jeune femme rousse qui les avait soignés. Son souvenir ne cessera de le hanter.
    C'est à l'auberge de la veuve Geirbruour, femme émancipée qui sait tenir tête aux hommes et aux éléments, que le gamin trouve refuge et rencontre tous ceux qui vont l'aider à se construire : Gisli, le directeur des écoles, Helga, Andréa qui abandonne Pétur son mari au coeur sec, Olafur, Högni, Rakel qui a peur des hommes, Sigurour le médecin, Kolbein le capitaine aveugle et sa bibliothèque, lieu de toutes les convoitises pour le gamin sans instruction devenu amoureux des livres et des mots. Bien d'autres personnages, plus ou moins influents, gravitent autour de lui étoffant le tableau réaliste et foisonnant du village.

    L'auteur excelle dans l'évocation poétique d'une nature dure aux hommes qui impose sa loi et ne pardonne aucune erreur. Epopée lyrique où les personnages luttent pour une survie rendue hypothétique par la rudesse des hivers, la violence des éléments et la pauvreté.

    Comment peut-on survivre en un pays où le printemps libérateur assassine les faibles ? Où un hiver interminable et noir pèse comme un couvercle sur l'esprit des gens où l'été aux nuits claires vous déçoit si souvent, que faut-il pour survivre à tout cela ? (p.63)

    Avec sensibilité il dit les doutes, le temps qui passe, les rêves, l'espoir d'une vie meilleure. Avec subtilité il fait entendre la voix des morts gardiens de la sagesse et de la transmission tout en nous maintenant dans la réalité d'un siècle et d'un pays qui font que la vie, pour certains islandais, se transforme en cauchemar.

    ... Il tombe de la neige fondue, tout est mouillé, tout devient gris, la mer s'ébroue et les noyés parlent du printemps, de ces nuits où tout est clair, lorsque le monde se change en éternité bleue et quelque part , à une profondeur de soixante-dix mètres, son père est assis et les poissons se cognent doucement à son visage, il s'imagine être encore vivant au lieu de reposer, noyé, au fond de la mer et il imagine qu'elle l'embrasse, des baisers froids, donné sous soixante-dix mètres d'eau, les os de son crâne craquent sous le poids de l'océan, ce poids qui le maintiendra au fond, dans la solitude de la mort, pendant l'éternité, une éternité de ténèbres, à moins que le gamin ne se mette à vivre. (p.82) 

    Ce troisième roman, le plus long de la trilogie, aurait sûrement gagné à être un peu allégé dans sa partie centrale. La fin m'a semblé s'éterniser comme si l'auteur ne pouvait se résoudre à quitter ses personnages ?  

    Editions Gallimard 2013, traduit de l'islandais par Eric Boury

Les lecteurs intéressés peuvent retrouver sur le blog les articles sur
     Entre ciel et terre, publié le 03/07/2011
     La tristesse des anges, publié le 11/05/2012
ainsi qu'une biographie de l'auteur.