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vendredi 5 mai 2017

La nature exposée d'Erri De Luca

    L'homme est singulier, l'écrivain poète et philosophe ! Une vie et une oeuvre si intimement liées que dans la plupart de ses romans affleurent de discrètes notations autobiographiques.
    Il est né le 29 mai 1950 à Naples dans une famille bourgeoise ruinée par la guerre, contrainte de s'installer dans le quartier populaire de Montedidio (titre de son roman couronné en 2012 par le Prix Fémina étranger). A 16 ans, il devient communiste et s'inscrit au Groupe Lotta Continua. Dans les années soixante-dix, il abandonne ses études pour travailler dans l'industrie automobile, devient maçon en Italie, en France, en Afrique, chauffeur de camions de convois humanitaires en Bosnie. Ecologiste convaincu, le gouvernement italien le traduit en justice pour avoir dénoncé la construction de la ligne TGV Lyon-Turin. Automne 2015, il est finalement relaxé.
    Viscéralement attaché à ses origines, à sa terre, de son époque sans pour autant y adhérer totalement, c'est en montagne ce "désert  de quiétude" où il pratique l'escalade de haut niveau de préférence  en solitaire qu'il se ressource.
    "Je suis un homme de l'Ancien Testament, j'ai seulement été prêté à ce siècle." précise-t-il en affirmant qu'il est athée mais inconditionnel lecteur des textes sacrés : c'est avec eux que chaque matin il entame sa journée et c'est pour lire la Bible à la source qu'il a entrepris d'apprendre l'hébreu.
    "Tant que je peux rester ne fût-ce que sur une seule ligne de ces écritures, j'arrive à ne pas me défaire de la surprise d'être vivant." (Noyau d'olive - Gallimard 2004)

    "La nature exposée" :
     En zone frontalière ils sont trois, la soixantaine affirmée, trois copains d'un même village, le boulanger, le forgeron et le sculpteur narrateur du récit qui mettent leur parfaite connaissance de la montagne à profit pour aider des "voyageurs désorientés" à passer la frontière pendant la nuit. Les deux premiers en avaient fixé le prix versé au départ. Alertés par les médias qui débarquent au village ils apprennent que le sculpteur refuse de garder l'argent et le rend à ceux qu'il a fait passer de l'autre côté. Furieux, ils lui en font le reproche, le ton monte, ils exigent son départ. C'est ainsi que le sculpteur s'installe au bord de la mer. Avec ses outils pour tout bagage il se met en quête d'un travail.
    Après plusieurs échecs, il rencontre le curé d'une église qui lui demande de rendre à une statue, en retirant "la couverture de pierre" qui cache la nudité du supplicié, son aspect originel. Opération possible mais risquée :
    "Je lui dis qu'en la retirant on abîmera forcément la nature.
    Quelle nature ?
    La nature, le sexe, c'est ainsi qu'on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi."
    Il accepte la mission et commence une minutieuse préparation, étudie la statue, réalise des projets pour les soumettre à l'évêque, relit les versions de la crucifixion dans le Nouveau Testament et décide, pour se "rapprocher" du crucifié, de se faire circoncire avant d'entamer le travail.


     Par la magie des mots, le lecteur devient sculpteur, il est ses mains qui caressent et palpent la statue, interrogent le marbre dans ses moindres détails, il est ses yeux qui s'attardent sur l'harmonie des lignes dessinées par les muscles tendus par la souffrance, qui admirent la beauté du corps transcendée par l'agonie. Comme lui, il apprend le supplicié avec le regard du sculpteur - premier.
    Parce que l'auteur, d'une écriture simple dans sa perfection, en ne gardant que l'essentiel donne une rare densité au texte qu'il étoffe en juxtaposant le profane et le sacré, la compassion et la solidarité, la foi et l'amour,
    Parce qu'il met constamment le lecteur face aux questions primordiales sans lui souffler la moindre réponse, celui-ci reste seul face à ses propres interrogations.

    Editions Gallimard 2017 Traduit de l'italien (La natura esposta 2016) par Danièle Valin.
    (166 pages - 16,50€)






lundi 23 novembre 2015

2084, La fin du monde de Boualem Sansal

    " Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle."

    Roman d'anticipation, fable orwellienne, un livre annoncé par les précédentes parutions de l'auteur : "Harraga" (2005) deux femmes en rébellion, "Le village de l'allemand" (2008) qui ose le parallèle entre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et celles de la guerre d'Algérie, "Rue Darwin" (2011) où Yazid évoque 50 ans de sa vie intimement liée à l'Histoire algérienne de 1950 à nos jours. Je n'évoquerai pas ceux de ses livres que je n'ai pas lus, mais tous ont contribué à le rendre indésirable dans son propre pays qu'il n'a jamais voulu quitter. Démission, mises à l'écart, menaces, injures sont les conséquences de son engagement.

    "2084, la fin du monde", l'avènement d'une dictature religieuse, un concentré de régime totalitaire où soumission et obéissance sont obligatoires en Abistan, empire dirigé par le prophète Abi délégué de Yolah depuis la fin de la Char la grande guerre sainte. L'Abilang en est la nouvelle langue. Le peuple est maintenu dans l'ignorance et l'amnésie, muselé et confiné par l'interdiction de circuler, sauf pour certains autorisés à participer au pèlerinage.
    Pour Ati, 30 ans, pas de pèlerinage, il est choisi pour aller se soigner au sana, forteresse protégée par "les murailles de l'Ouâ", élevée sur un promontoire au milieu d'un univers désolé et désertique. Il y rencontre Nas, l'ethnologue qui a découvert les ruines d'un village antique susceptibles de remettre en questions les fondements de L'Abistan. Ati doute et rêve de la frontière qui, dit-on, n'existe pas et finira par rejoindre ceux qui fomentent une conspiration.

    Comme à son habitude, l'auteur utilise la langue française avec brio. Maniant l'impertinence et la drôlerie, les mots sont sans ambiguïté, sans haine aucune même quand il laisse poindre la colère, la rage et la honte. On oublie son emphase, parfois dérangeante, quand elle est adoucie par la tendresse.
    Mais pour une fois, Boualem Sansal en fait trop : à trop vouloir expliquer, à trop vouloir convaincre, il se perd dans les détails qui ralentissent le rythme de la narration et lassent le lecteur en rendant son propos moins crédible. Une lecture qui demande des pauses pour "digérer" une situation qui n'est que trop d'actualité.

    Editions Gallimard 2015 (274 pages-19,50 €)