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mercredi 13 avril 2016

La renverse d'Olivier Adam

     La renverse, moment entre deux marées où pendant un instant le courant s'annule avant que la mer n'amorce sa descente ou sa remontée. Temps suspendu où tout peut arriver !
     La renverse, pour Antoine le pire moment de son existence ! Il y a une dizaine d'années, sa vie d'adolescent a basculé dans l'horreur et l'humiliation quand sa mère fût mêlée au scandale de la petite ville de banlieue où sa famille résidait. A l'époque, Jean-François Laborde qui en était le maire fût accusé par deux de ses anciennes subalternes "mal fagotées" de viol et d'agression sexuelle. Agression qui aurait eu lieu avec la complicité de la mère d'Antoine alors sa maîtresse et son adjointe. Un tsunami pour les enfants de cette bourgeoise soucieuse de maintenir son rang et sa réputation. L'affaire fût relayée par les médias nationaux, la lutte inégale pour des plaignantes totalement désarmées face à une partie adverse sans scrupule bien décidée à retournée la situation en sa faveur.
     Dix années plus tard, nous retrouvons Antoine devenu libraire d'une petite bourgade des côtes bretonnes. Garçon taiseux et solitaire, jamais remis de la tornade familiale, il a caché son mal-être derrière un déni culpabilisant et une apparente passivité. Il n'a jamais revu sa mère, Camille son plus jeune frère, plus fragile parce que plus lucide s'est exilé au Canada et Laetitia la fille du maire, l'adversité les avait rapprochés, est sortie définitivement de sa vie. Désormais, Chloé compagne compréhensive lui apporte le réconfort et le calme d'une vie sans histoire quand soudain il est rattrapé par son passé.
     "Je me suis garé près du bar. Trois types y sirotaient leurs cafés les yeux dans le vague. A la radio, un journaliste a annoncé la mort de Jean-François Laborde au moment précis où le moteur s'est éteint, emportant avec lui le bourdon de la soufflerie. Le nom a résonné dans le silence soudain. Etrangement, il ne m'a pas percuté immédiatement. [...] Avec le recul, je pense avoir dans un premier temps érigé un mur opaque entre ce que je venais d'entendre et ma conscience. Une barrière que je souhaitais étanche, qui me séparait d'un monde, de lieux, de gens et d'événements dont je ne voulais plus rien savoir, que j'avais fuis et enfouis au plus profond."
     La "barrière" s'est rompue et les événements toujours aussi présents le poussent, de façon inattendue, à retourner sur le lieu du drame pour assister aux obsèques de l'homme responsable du scandale qu'il n'a  jamais oublié. Peut-être, pour lui, l'occasion de tirer un trait définitif sur l'affaire et de commencer enfin à vivre réellement.
     Librement inspiré de l'affaire Georges Tron (2011) maire de Draveil ville natale de l'auteur qui avait fini par démissionner, La renverse ne se contente pas d'évoquer un simple drame politico-social perdu d'avance. Il analyse avec sagacité les répercussions du drame sur la vie familiale, la réaction des enfants, leur stratégie pour affronter les autres et vivre l'humiliation.
     Une écriture qui court, entraîne le lecteur, mettant nature et personnages en valeur et soutenant son intérêt jusqu'à la dernière ligne. Dommage que parfois elle se laisse aller à une certaine facilité !

     Editions Flammarion 2016 (267 pages - 19€) 

samedi 27 septembre 2014

L'Amour et les forêts d'Eric Reinhardt


    "J'ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre : c'était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d'humour, ces deux pages m'ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c'est un alliage suffisamment rare pour qu'il m'ait immédiatement accroché."

    Dans cette lettre, Bénédicte Ombredanne, expliquait à l'auteur combien elle avait été sensible aux qualités littéraires et humaines de son livre, qualités qui avaient trouvé chez elle un écho tout particulier. L'adresse électronique notée sous la signature appelait implicitement une réponse. A la fois flatté et intrigué il avait décidé de lui écrire. Après une seconde lettre où elle analysait avec pertinence son roman, il lui avait proposé une entrevue lorsqu'elle viendrait à Paris. C'est au cours de leur deuxième entretien que Bénédicte laissa tomber le masque pour se livrer sans retenue abandonnant les réticences qu'il avait bien senties sans oser insister par discrétion. Victime du harcèlement d'un mari violent, sa vie était devenue un véritable enfer qu'elle avait réussi à cacher à son entourage mais pour combien de temps encore. Afin de l'aider Eric Reinhardt l'avait encouragée à se confier quand elle en aurait la possibilité.

    Dès les premières lignes j'ai su que j'allais trouver dans ce livre tout ce que j'attends d'une lecture : qu'elle m'étonne, me surprenne, que le sujet porte à réflexion et que l'écriture soit digne de ce nom. Mais, je l'avoue, je n'avais pas envisagé de m'impliquer émotionnellement à ce point.
    Cette implication n'est pas étrangère à la qualité de l'écriture : concision dans l'analyse du comportement de ce mari passé maître en humiliation et insulte qu'il distille en permanence probablement pour masquer sa propre médiocrité, précision dans le processus de destruction qui annihile chez cette femme la possibilité de se révolter et d'agir.
   Je suis restée indignée devant l'acharnement et le savoir-faire du mari, incrédule devant la passivité de cette femme à se laisser détruire parce que je n'avais pas réalisé que le but du harcèlement c'est la perte d'identité de l'autre. Il avait pris sur elle "une emprise absolue, il était parvenu à la rendre à ce point dépendante, affectivement, de sa personne, qu'il pouvait, par son comportement, de la manière la plus primaire, agir sur la psychologie et sur l'état mental et donc physique de Bénédicte..." J'ai été horrifiée par l'ampleur et la constance de la perversité de cet homme qui ne renonça jamais à l'exercer, pas même devant la mort, et dont la "folie" destructrice aura su gagner l'adhésion de ses enfants.

    Au fil des pages arrive le temps de la compassion mais certainement pas celui de l'oubli. Le lecteur gardera en mémoire, pour la beauté de sa narration, le seul moment de révolte que Bénédicte s'est octroyé : une journée dans la forêt des Vosges, une rencontre dont le souvenir lumineux éclairera toutes ses années à venir et que nul ne pourra jamais lui ravir.

    Editions Gallimard 2014 (366 pages, 21,90€)