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mercredi 1 février 2017

Kinderzimmer de Valentine Goby

    "Elle dit mi-avril 1944, nous partons pour l'Allemagne.

    On y est. Ce qui a précédé, l'arrestation, Fresnes, n'est au fond qu'un prélude. Le silence dans la classe naît du mot Allemagne, qui annonce le récit capital. Longtemps elle a été reconnaissante de ce silence, de cet effacement devant son histoire à elle, quand il fallait exhumer les images et les faits tus vingt ans ; de ce silence et de cette immobilité, car pas un chuchotement, pas un geste dans les rangs de ces garçons et filles de dix-huit ans, comme s'ils savaient que leurs voix, leurs corps si neufs pouvaient empêcher la mémoire. Au début, elle a requis tout l'espace. Depuis Suzanne Langlois a parlé cinquante fois, cent fois, les phrases se forment sans effort, sans douleur, et presque, sans pensée.

    Elle dit le convoi arrive quatre jours plus tard."

    Et Suzanne raconte sans trébucher, quand elle s'appelait Mila, son nom de résistante : son arrestation à Paris au printemps 44, à l'âge de 20 ans, le départ pour Ravensbrück, le voyage déjà une torture, la découverte du camp où sont parquées 40.000 femmes venues de toute l'Europe, les règles à ne pas enfreindre pour échapper aux hurlements, aux coups, aux sanctions dégradantes, l'appel à 3h30 dans le froid et l'obligation de rester des heures dans une parfaite immobilité - faire la stèle disaient-elles-, la saleté, les puanteurs insoutenables, les maladies qui les déciment les unes après les autres, la faim qui obnubile et les pousse à des actes délirants.
    Quand Mila arrive au camp elle sait qu'elle est enceinte, décide de n'en rien dire et grâce à la complicité de codétenues elle pourra garder l'événement secret jusqu"au bout. Elle découvrira alors la "chambre des bébés" (Kinderzimmer) où son fils viendra au monde. Un lieu qui focalise un semblant d'espoir même si les bébés naissent avec "des visages de vieux et une espérance de vie de 3 mois" !

    A mon actif, la lecture d'une bonne vingtaine d'ouvrages sur le sujet, dont certains m'avaient particulièrement impressionnée, m'incitaient à penser que j'avais fait le tour de la question. Mais franchement peut-on jamais en avoir fini avec la Shoah ?
    Quand le livre paraît en 2013 l'auteure n'a pas quarante ans et une grande maîtrise de l'écriture. Rédigé au présent, le récit s'inscrit dans une réalité à laquelle le lecteur ne peut échapper. Sans en minimiser la valeur, les précédents témoignages se plaçaient le plus souvent à hauteur du constat et du souci de  fidélité à l'horreur qu'ils décrivaient. Dans Kinderzimmer, loin d'un "cérébral" qui passe la main,  l'auteure en  convoquant les "sensations" privilégie le corps qui prend le pas sur la raison. Son langage cru, viscéral nous immerge dans la puanteur, dans le froid, dans la merde, dans un monde où la raison est bouffée par la faim qui ôte tout jugement et transforme l'être humain en animal.
    Et pourtant, comme venue du fond de leur humanité qu'on essaie de tuer, surgissent des lueurs d'un espoir infime, des mouvements de solidarité et, surtout, l'impérieux désir de résister et de se souvenir afin de pouvoir témoigner.

 
     "Tenir. Même quand ils viennent sélectionner dans les Blocks, directement. Qu'ils ordonnent aux femmes de défiler robes relevées, les font courir, et se moquent de la stupeur de celles qui attendent leur tour, les vieilles aux chevilles enflées, les avec de la merde, de l'urine plein la culotte, avec chaussures béantes, avec plaies purulentes ; les chauves, les sans dents, les yeux jaunes, la gale dans les coudes dans les genoux, les qui se tiennent très droites pour faire bonne impression, les bonnes élèves, pour ne pas être prises cette fois encore et se maintenir dans le groupe de droite, celui des fortes, des encore capables, des présentables à l'ennemi. Regarder, les yeux grands ouverts, ne rien oublier, se rappeler la première fois, le 18 janvier..."

    Editions Actes Sud 2013 Prix des libraires 2014
    Editions Babel 2015 (220 pages - 7,80€ )

   Valentine Goby dédicacera son livre "Un paquebot dans les arbres" à La Librairie Café de Crécy la Chapelle (77) le dimanche 26 février à partir de 15 heures.

dimanche 11 septembre 2016

Je suis en vie et tu ne m'entends pas de Daniel Arsand

    " L'un des toits s'était effondré. En novembre 1945, la gare de Leipzig exposait les ravages causés par la guerre. Là, devant lui, Klaus Hirschkuh, vingt-trois ans, devant lui et autour de lui, droite, gauche, ciel et terre, et peut-être à l'infini, dans sa mire et au-delà, en somme partout, s'étalaient et s'entassaient les ruines d'une ville à plus de la moitié détruite. Il y avait vécu son enfance et son adolescence, il y avait aimé Heinz Verner, on l'y avait torturé, d'où il avait été arraché à dix-neuf ans, c'était jadis, dans un passé impassible et peut-être rêvé..."

    Après quatre années de détention à Buchenwald, l'ombre de Klaus, est de retour à Leipzig. Bien que dépouillé de son pyjama rayé au triangle rose, marque apparente de son infamie, il porte le fardeau muet des mots, des actes subis, arrière-plan ineffaçable de son quotidien.
    Sa priorité, retrouver au milieu des décombres son immeuble, s'assurer que ses parents et son frère sont toujours vivants, se réfugier dans l'appartement familial pour oublier et s'y reconstruire. Quatre années sans donner de nouvelles, il sait qu'il n'est pas attendu et rêve d'un retour accueillant. La porte du 23 qui l'intimide, la mère qui doit être seule, le père et le frère au travail, le silence difficile à combler par des mots qui ne savent pas quoi dire après une pauvre émotion retenue. Et les griefs qui ne passent pas les lèvres, le désir de ne pas savoir, la honte tout simplement.

    "...ce qui était survenu avait été inévitable. Il avait causé son propre malheur, et le leur. Mais on s'en était remis, il y avait plus grave, certains jours, qu'un fils disparu, emprisonné. Pourquoi en savoir plus ? Avant-guerre, au début de la guerre, il les avait en quelque sorte déclassés par ses moeurs (d'eux, les gens normaux, disait-on qu'ils avaient des moeurs ? Ils couchaient, ils aimaient, ils se mariaient, ils engendraient surtout, mais ils n'avaient pas de moeurs), il les avaient rendus douteux à eux-mêmes, à une société tout entière. Comment pardonner ? "

    Lui qui était rentré pour ne pas sombrer, se retrouve confronté au silence d'une mère soucieuse du qu'en-dira-t-on, à la bonté imprévisible d'un père qui n'ose s'exprimer, à l'agressivité du frère aîné qui l'a toujours détesté. Echapper à son passé qui ne cesse de hurler à ses oreilles les insultes qu'il voudrait ne plus entendre, oublier les agressions sexuelles y compris celles de ses codétenus, ne plus être une ombre et recommencer à vivre. Il est conscient que le chemin va être difficile parce qu'entaché par le ressentiment des siens qui n'ont jamais accepté sa différence. Il quittera sa famille, retrouvera du travail et finira par s'expatrier en France. Un jour viendra où il pourra recommencer à aimer et plus tard, l'âge venant, il aura le courage de se rebeller contre une homophobie qui a décidément la vie dure !
     L'auteur invente une écriture qui n'épargne pas le lecteur où le passé et le présent sont intimement imbriqués, où les mots deviennent des cris de souffrance et de révolte, des mots parfois d'une nécessaire crudité qui renforce l'impact et l'horreur des atrocités qu'elle décrit. Une écriture haletante qui s'assagit quand elle accompagne l'homme qui se cherche et se construit. Un roman qui se revendique témoignage à la mémoire des déportés pour homosexualité.


    Editions Actes Sud 2016 (268 pages- 20€)

dimanche 7 février 2016

Une forêt d'arbres creux d'Antoine Choplin


    "Quand il regarde les deux arbres de la place, il pense à tous les arbres du monde.
    ... Les deux ormes, appelons-les ainsi, de tailles sensiblement égales, jeunes encore sans doute, distants de quelques mètres à peine et confondant ainsi leurs cimes. Par contraste, la clarté laiteuse du jour perçant la ramure au coeur rend à chaque branche sa forme singulière. On voit ainsi combien la silhouette rondouillarde et équilibrée de l'arbre résulte de l'agrégat d'élancements brisés, de lignes rompues et poursuivant autrement leur course, de désordres. Dans ce chaos que ne tempère que cette tension partagée vers le haut, l'oeil a tôt fait d'imaginer des corps décharnés, souffrants, empruntant à une gestuelle de flamme ou de danseuse andalouse, implorant grâce ou criant au visage de leur bourreau la formule d'un ultime sortilège, résistant un instant encore à l'appel du gouffre que l'on croirait s'ouvrant à la base du tronc."
 
Toute la symbolique  du livre est dans ces quelques lignes !

    République Tchèque, 1941, Bedrich est déporté au camp de Terezin avec sa femme et son fils qui n'a pas encore un an. Caricaturiste reconnu, il est chargé de diriger un service de dessin technique et d'élaborer les plans et l'esthétique d'un futur ... crématorium. Sadisme et cruauté d'un tel projet ! Pour alléger le fardeau, les dessinateurs se réunissent la nuit et par leurs dessins témoignent de leur vie au quotidien. Un moment de liberté, de résistance, malgré les risques encourus, pour rendre supportables la séparation d'avec les proches, la faim, l'angoisse d'une vie en sursis, l'horreur tout simplement.
    Bonheur de lire ces pages où l'Art et l'écriture semblent, comme toujours chez Antoine Choplin, indissociables, où l'auteur constate plus qu'il ne décrit avec délicatesse et retenue, où la solidarité silencieuse se passe de mots quand les regards savent tout exprimer.
    Un auteur qui s'efface devant ses personnages qui deviennent, alors, poignants de sobriété.

    Editions de La fosse aux ours 2015 ( 116 pages- 16€)

mercredi 26 août 2015

Les inoubliables de Jean-Marc Parisis


    A la recherche de documents sur la rafle du Vel' d'Hiv' de juillet 1942, une photo et sa légende sautent aux yeux de l'auteur : "Esther Schenkel a été arrêtée à la Bachellerie en Dordogne avec ses cinq enfants et a été déportée avec eux le 13 avril 1944 par le convoi n° 71 après l'exécution du père, Nathan (...). Coïncidence inattendue mais suffisante pour déclencher chez lui le désir impérieux d'enquêter et d'apprendre ce qu'il s'était passé pendant la guerre à La Bachellerie, berceau de sa famille où il revenait régulièrement séjourner chez ses grands-parents pendant les vacances scolaires.
    Sur le cliché cinq enfants, une fille et quatre garçons nés en Alsace, expédiés comme beaucoup d'autres dans ce coin perdu de Dordogne. Des réfugiés qui ont fait prendre conscience aux habitants qu'un autre monde existait au-delà des collines et que la guerre les avaient rattrapés. La guerre, apprendre à vivre avec ses exactions, ses miliciens, ses maquisards, la découverte de l'antisémitisme, la traque des juifs et leurs arrestation.
   Se documenter, entreprendre des recherches, interroger le silence des anciens (jamais son grand-père ne lui avait parlé de cet épisode), autant de raisons de retourner sur les lieux de son enfance et de retrouver, peut-être, des témoins ?
    Benjamin Schupack, rescapé de 80 ans acceptera de raconter lui qui à 14 ans a perdu tous les membres de sa famille gazés à Auschwitz et d'évoquer les nombreux autres disparus grâce au précieux journal que son père Jacques avait tenu pendant les événements.
    "Un saut dans le temps, puisque ces cinq enfants étaient morts, assassinés, dix-huit ans avant ma naissance. Le temps sépare moins que la vie."
    Toujours délicat de faire retour sur le passé, de se confronter à la fiabilité des souvenirs. Grâce à une enquête minutieuse Jean-Marc Parisis relate une tranche d'histoire d'une crédibilité indiscutable. Récit qui m'a d'autant plus touchée que les lieux évoqués ne me sont pas totalement étrangers, que la guerre est inscrite à jamais dans ma mémoire, m'a étonnée d'avoir pu ignorer que la Dordogne fût, elle aussi, le théâtre du massacre et de la déportation de réfugiés juifs.
    D'une écriture évocatrice il fait la part belle aux lieux et aux hommes. La beauté et le réalisme de ses descriptions effacent les ans passés et le lecteur devenant témoin se porte ainsi garant du souvenir de tous ceux qui sont partis et qui doivent rester 'Inoubliables".

    
    Editions Flammarion 2014 (225 pages-18€)