jeudi 24 août 2017
Ruby de Cynthia Bond
Liberty Township est une bourgade rurale noire et miséreuse dans l'est du Texas, une communauté au lourd héritage ségrégationniste qui vivote à l'ombre de Dieu servi par un pasteur illuminé, prêcheur éloquent en pleine déviance charismatique qui se croit investi du pouvoir de sauver les hommes de la damnation.
"Ruby Bell représentait un rappel constant de ce qui risquait d'arriver à toute femme chaussée de talons trop hauts. La population de Liberty Township brodait autour d'elle des histoires édifiantes sur le prix du péché et des voyages. Ils la traitaient de folle perdue. De braillarde, à moitié nue. Finalement, rien de surprenant pour quelqu'un qui revenait de New York, estimait la ville."
A dix-huit ans elle était partie s'y installer pour rompre avec ses origines et fuir les souvenirs d'une enfance torturée par les exactions d'une communauté noire qui avait emprunté aux blancs, comme une revanche, les déviances raciales et sexuelles sous la férule du pasteur qui n'avait pas hésité à prostituer des fillettes dès l'âge de six ans pour les "distribuer" aux hommes et les sauver ainsi de la damnation.
Mais peut-on effacer le passé ? A 45 ans, Ruby réapparaît à Liberty, s'installe dans " la maison délabrée que papa Bell avait construite avant de mourir ". Ses amis d'autrefois à qui elle inspire peur et pitié l'ignorent, seul Ephram Jennings, secrètement amoureux d'elle depuis l'enfance, ne la repousse pas et l'empêche de sombrer dans la démence.
"Vêtue de gris, couleur nuages de pluie, elle errait les pieds nus sur les routes rouges. Avec de la corne épaisse comme du cuir de botte. Les cheveux durcis de boue. Les ongles noirs à force de gratter l'ardoise de la nuit. Portée par son kilomètre de jambes, les bras ballants comme un volet décroché. Les yeux d'un ciel d'encre, juste avant l'orage."
Un premier roman surprenant par la maîtrise de son écriture d'une force littéraire peu commune où l'auteure fascine en mêlant réel et merveilleux : l'horreur de certains rites d'une hallucinante cruauté et l'attirance de la forêt hantée de fantômes, de spectres, d'âmes en quête de repos, de bébés disparus, du Dybou ce diable vaudou qui hante Ruby.
Et le lecteur, pris en otage, est sous le "charme" de ce roman âpre et violent dans l'impossibilité de s'interrompre même si parfois il éprouve le besoin de faire des pauses pour reprendre son souffle.
Des petites filles, victimes de rites sataniques, martyrisées au nom de Dieu par les hommes de leur propre communauté conditionnés par leur pasteur, non ce n'était pas dans les temps anciens, mais au XXème siècle, dans une petite ville rurale de l'est du Texas.
Ruby 2014 Traduit de L'anglais (Etats Unis) par Laurence Kiéfé
Editions Christian Bourgois 2015
Le livre de poche n° 3478 (456 pages - 7,90 € )
mardi 25 juillet 2017
Marlène de Philippe Djian
"Fille
Ce n'était pas la meilleure chose à faire. Il risquait même d'envenimer la situation qui déjà n'était pas fameuse. Mais comme elle refusait de lui ouvrir, de l'écouter, il enfonça la porte d'un coup d'épaule.
Il hésita un instant sur le seuil, fatigué, prêt à laisser tomber. Elle leva la tête et posa sur lui un regard indifférent - il aurait pu être n'importe qui, n'importe quoi. Il n'y avait pas de chauffage, la pièce baignait dans l'air glacé.
Ecoute, dit-il. Viens manger. Laisse-moi réfléchir.
Elle pivota sur son siège et se tourna vers la fenêtre où glissaient de petites plaques de neige fondue.
Mona, je te parle, fit-il dans son dos."
Ainsi débute ce roman audacieux par sa forme ramassée, élliptique nécessitant attention et vigilance du lecteur pour ne pas être rapidement "largué" : des chapitres, certains très courts, précédés d'un titre souvent inattendu (sourcils, moitié, raviolis, tondeuses, lunettes, rétroviseur, mollet, pute ...) des dialogues noyés dans le texte, des personnages pas toujours faciles à identifier et malgré tout, un texte séduisant, rapide que l'on n'a certainement pas envie d'abandonner avant le point final.
Les personnages ? Deux hommes et trois femmes. Dan et Richard, amis d'enfance, vétérans de l'Afghanistan peinent à se reconstruire depuis leur retour des zones de combat. Nath est la femme de Richard, Mona leur fille de dix-huit ans, en pleine révolte contre ses parents est venue se réfugier chez Dan. Marlène, gaffeuse et experte en zizanie en débarquant chez sa soeur Nath va redistribuer les cartes d'un scénario qui ne demande qu'à déraper.
Une écriture nerveuse, brutale qui ne laisse aucun répit au lecteur mais lui suggèrera certainement un parallèle avec "Oh !" (1912), un des précédents romans de l'auteur où il démontrait avec brio, comme ici, son art de conclure une histoire.
Editions Gallimard 2017 (212 pages - 19,50€)
Ce n'était pas la meilleure chose à faire. Il risquait même d'envenimer la situation qui déjà n'était pas fameuse. Mais comme elle refusait de lui ouvrir, de l'écouter, il enfonça la porte d'un coup d'épaule.Il hésita un instant sur le seuil, fatigué, prêt à laisser tomber. Elle leva la tête et posa sur lui un regard indifférent - il aurait pu être n'importe qui, n'importe quoi. Il n'y avait pas de chauffage, la pièce baignait dans l'air glacé.
Ecoute, dit-il. Viens manger. Laisse-moi réfléchir.
Elle pivota sur son siège et se tourna vers la fenêtre où glissaient de petites plaques de neige fondue.
Mona, je te parle, fit-il dans son dos."
Ainsi débute ce roman audacieux par sa forme ramassée, élliptique nécessitant attention et vigilance du lecteur pour ne pas être rapidement "largué" : des chapitres, certains très courts, précédés d'un titre souvent inattendu (sourcils, moitié, raviolis, tondeuses, lunettes, rétroviseur, mollet, pute ...) des dialogues noyés dans le texte, des personnages pas toujours faciles à identifier et malgré tout, un texte séduisant, rapide que l'on n'a certainement pas envie d'abandonner avant le point final.
Les personnages ? Deux hommes et trois femmes. Dan et Richard, amis d'enfance, vétérans de l'Afghanistan peinent à se reconstruire depuis leur retour des zones de combat. Nath est la femme de Richard, Mona leur fille de dix-huit ans, en pleine révolte contre ses parents est venue se réfugier chez Dan. Marlène, gaffeuse et experte en zizanie en débarquant chez sa soeur Nath va redistribuer les cartes d'un scénario qui ne demande qu'à déraper.
Une écriture nerveuse, brutale qui ne laisse aucun répit au lecteur mais lui suggèrera certainement un parallèle avec "Oh !" (1912), un des précédents romans de l'auteur où il démontrait avec brio, comme ici, son art de conclure une histoire.
Editions Gallimard 2017 (212 pages - 19,50€)
dimanche 11 juin 2017
Article 353 du code pénal de Tanguy Viel
"Donc vous êtes revenu seul, a dit le juge.
Oui, on était deux et puis voilà, je suis revenu seul...
Le mieux, a dit le juge, ce serait de reprendre depuis le début, et sans me laisser entendre si c'était plutôt une menace ou une dernière chance qu'il me laissait - moi, assis sur la chaise qui lui faisait face, en contrebas du bureau de chêne ou de merisier qui semblait le surélever un peu, là, dans les quinze mètres carrés qui nous accueillaient tous les deux, dans le palais de justice aux murs si défraîchis, au fond d'un couloir sombre."
Je ne parlerai pas d'interrogatoire, plutôt d'une longue confession du prévenu écouté avec attention par le juge qui n'interrompt que rarement son monologue pour solliciter une précision nécessaire à la compréhension de l'enquête. Dans cette presqu'île brestoise où l'avenir est incertain depuis le licenciement des ouvriers de l'arsenal, débarque Antoine Lazenec, beau parleur charismatique, porteur d'un projet immobilier ambitieux, alléché par les primes d'indemnisation touchées par les ouvriers au chômage.
Martial Kermeur raconte donc ce qui n'est qu'"une vulgaire histoire d'escroquerie, monsieur le juge, rien de plus."
Une parfaite analyse de la situation qui dégénère, de faits successifs qui plongent Martial Kermeur dans le désespoir, submergé par la honte d'avoir failli aux yeux d'Erwan, son fils, spectateur attentif et muet d'un père en train de perdre son statut d'adulte responsable.
La confession d'un homme simple touchante par sa sincérité, son humilité, faite dans un style oral qui lui donne encore plus de véracité et de densité.
Et pour moi, la découverte de cet étonnant article 353 du code pénal !
Les Editions de Minuit 2017 (174 pages - 14,50 €)
Oui, on était deux et puis voilà, je suis revenu seul...
Le mieux, a dit le juge, ce serait de reprendre depuis le début, et sans me laisser entendre si c'était plutôt une menace ou une dernière chance qu'il me laissait - moi, assis sur la chaise qui lui faisait face, en contrebas du bureau de chêne ou de merisier qui semblait le surélever un peu, là, dans les quinze mètres carrés qui nous accueillaient tous les deux, dans le palais de justice aux murs si défraîchis, au fond d'un couloir sombre."
Je ne parlerai pas d'interrogatoire, plutôt d'une longue confession du prévenu écouté avec attention par le juge qui n'interrompt que rarement son monologue pour solliciter une précision nécessaire à la compréhension de l'enquête. Dans cette presqu'île brestoise où l'avenir est incertain depuis le licenciement des ouvriers de l'arsenal, débarque Antoine Lazenec, beau parleur charismatique, porteur d'un projet immobilier ambitieux, alléché par les primes d'indemnisation touchées par les ouvriers au chômage.
Martial Kermeur raconte donc ce qui n'est qu'"une vulgaire histoire d'escroquerie, monsieur le juge, rien de plus."
Une parfaite analyse de la situation qui dégénère, de faits successifs qui plongent Martial Kermeur dans le désespoir, submergé par la honte d'avoir failli aux yeux d'Erwan, son fils, spectateur attentif et muet d'un père en train de perdre son statut d'adulte responsable.
La confession d'un homme simple touchante par sa sincérité, son humilité, faite dans un style oral qui lui donne encore plus de véracité et de densité.
Et pour moi, la découverte de cet étonnant article 353 du code pénal !
Les Editions de Minuit 2017 (174 pages - 14,50 €)
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