Hé non ! Ce n'est pas "l'histoire d'un mec" puisque Jules est un ... chien, un peu particulier, le fidèle compagnon d'Alice. Il est ses yeux puisqu'elle est aveugle, son guide, son gage de liberté. Jules est très doué et l'osmose du couple qu'il forme avec sa maîtresse est particulièrement remarquable.
Zibal génie de l'invention, spolié par sa femme qui s'est accaparé le brevet qu'il avait déposé, se retrouve vendeur de macarons à l'aérogare d'Orly. Alice en partance pour Nice où elle doit subir une opération des yeux s'arrête à son stand. Coup de foudre ! "...c'était une aveugle particulièrement voyante qui faisait bien davantage envie que pitié." Au moment de l'embarquement, Zibal sauvera Jules d'un voyage dans la soute que voulait lui imposer un employé ignorant le règlement qui autorise les chiens guides à rester en cabine.
L'opération réussit, Alice retrouve la vue et doit laisser Jules partir vers un autre aveugle, ainsi le veut le règlement. Si Alice comprend et accepte la mort dans l'âme, Jules se révolte et sait très bien le montrer à sa façon. Pour lui commence une vie de révolte et c'est à Zibal qu'il demandera de l'aide.
"Une femme qui se cherche
Un homme qui se perd
Un chien qui les trouve...
Un livre qui rend heureux."
Rien à ajouter à la formule de l'éditeur ! Si ce n'est que ce livre respire la tendresse, le bonheur et l'optimisme. Les personnages sont sympathiques, le chien craquant, un tantinet cabotin et c'est pour ça qu'on l'aime. L'idylle amoureuse programmée est sans surprise contée avec humour et légèreté. Si l'auteur verse parfois dans la guimauve, le lecteur ne boude pas pour autant son plaisir et se laisse volontiers séduire par ce moment de lecture réjouissant.
Editions Albin Michel 2015 (278 pages-19,50€)
mardi 2 juin 2015
samedi 9 mai 2015
A l'origine notre père obscur de Kaoutar Harchi
"A l'origine notre père obscur" est le troisième roman de cette française, d'origine marocaine, née à Strasbourg en 1987. Il fût précédé en 2009 de "Zone cinglée" (Ed. Sarbacane) et de "L'ampleur du saccage" en 2011 publié chez Actes Sud.
Une histoire intemporelle sans lieu, sans date où les personnages n'ont pas d'identité :
"... une maison sans la moindre trace de couleur où règne le silence des cimetières, l'obscurité des forêts, une maison entourée d'un terrain vague, construite à l'écart de la ville par des hommes aidés de femmes dans le but d'isoler d'autres femmes, la maison des délits du corps où l'on ne châtie ni ne violente, où on rééduque, jour après jour, au risque d'y passer des années, par la seule force de l'enfermement.
Il faudrait dire : l'emmurement."
Le Père... absent, la Mère omniprésente et absente à la fois qui se "désagrège" peu à peu et sombre dans la folie. La fille née dans cette maison y a grandi redoutant les caresses envahissantes de ces femmes en mal d'enfant, quémandant celles que sa mère est devenue incapable de lui donner. La Fille spectatrice involontaire de vies que, les années passant, elle finira par comprendre et dont elle se fera la narratrice.
Une prison sans barreaux et sans geôliers. Les traditions, les règles familiales sont les garants de leur obéissance et de leur passivité. Pas une seule de ces femmes n'oserait ouvrir la porte et s'en aller. Tous les jours chacune espère, sans révolte, l'hypothétique pardon qui mettrait fin à sa réclusion.
Le temps passe et la Fille se révolte devant l'ambigüité de l'attitude des femmes, "... car il y a en la Mère, comme en chacune des femmes qui vit ici, une forme de complaisance à être enfermée, à être punie sans réelle raison, dans leur chair, dans leur âme, à être humiliée de la sorte..." Les preuves ne sont pas nécessaires, la calomnie a force de loi et la famille condamne sans appel. Les femmes punies aujourd'hui condamneront peut-être d'autres femmes demain. "Celles qui, vous savez, maintiennent vivante la tradition avec un tel engagement, une telle fougue, qu'on les croirait être des hommes."
Bouleversée par la souffrance et le désarroi de sa mère, quand celle-ci meurt la Fille quitte la maison pour aller vivre dans la maison du Père sans oublier de remercier la Mère : "Merci de m'avoir appris, en m'aimant de si loin, en m'aimant si peu, en m'aimant si mal, à devenir ma propre mère, à m'aimer moi-même." Viatique précieux pour affronter la noirceur du monde qui l'attend.
Performance de l'auteure qui avance par petites touches, les phrases parfois brèves accentuent le rythme du récit et lui confèrent un sentiment d'urgence qui plonge le lecteur au sein du choeur "antique" des femmes muselé par les non-dits. Un choeur qui chuchote, crie, hante les lieux du bruit des portes qui se ferment sur les corps devenus prisons et symboles de leur misère. L'introspection subtile, habilement menée piège totalement le lecteur qui accompagne la Fille jusqu'au bout de sa terrible histoire.
"Mais la bouche du Père est restée close et toute la vie, qui vient de si haut, qui vient du ciel, ce sera ce silence."
Editions Actes Sud 2014 (164 pages-17,80€)
Une histoire intemporelle sans lieu, sans date où les personnages n'ont pas d'identité :
"... une maison sans la moindre trace de couleur où règne le silence des cimetières, l'obscurité des forêts, une maison entourée d'un terrain vague, construite à l'écart de la ville par des hommes aidés de femmes dans le but d'isoler d'autres femmes, la maison des délits du corps où l'on ne châtie ni ne violente, où on rééduque, jour après jour, au risque d'y passer des années, par la seule force de l'enfermement.
Il faudrait dire : l'emmurement."
Le Père... absent, la Mère omniprésente et absente à la fois qui se "désagrège" peu à peu et sombre dans la folie. La fille née dans cette maison y a grandi redoutant les caresses envahissantes de ces femmes en mal d'enfant, quémandant celles que sa mère est devenue incapable de lui donner. La Fille spectatrice involontaire de vies que, les années passant, elle finira par comprendre et dont elle se fera la narratrice.
Une prison sans barreaux et sans geôliers. Les traditions, les règles familiales sont les garants de leur obéissance et de leur passivité. Pas une seule de ces femmes n'oserait ouvrir la porte et s'en aller. Tous les jours chacune espère, sans révolte, l'hypothétique pardon qui mettrait fin à sa réclusion.
Le temps passe et la Fille se révolte devant l'ambigüité de l'attitude des femmes, "... car il y a en la Mère, comme en chacune des femmes qui vit ici, une forme de complaisance à être enfermée, à être punie sans réelle raison, dans leur chair, dans leur âme, à être humiliée de la sorte..." Les preuves ne sont pas nécessaires, la calomnie a force de loi et la famille condamne sans appel. Les femmes punies aujourd'hui condamneront peut-être d'autres femmes demain. "Celles qui, vous savez, maintiennent vivante la tradition avec un tel engagement, une telle fougue, qu'on les croirait être des hommes."
Bouleversée par la souffrance et le désarroi de sa mère, quand celle-ci meurt la Fille quitte la maison pour aller vivre dans la maison du Père sans oublier de remercier la Mère : "Merci de m'avoir appris, en m'aimant de si loin, en m'aimant si peu, en m'aimant si mal, à devenir ma propre mère, à m'aimer moi-même." Viatique précieux pour affronter la noirceur du monde qui l'attend.
Performance de l'auteure qui avance par petites touches, les phrases parfois brèves accentuent le rythme du récit et lui confèrent un sentiment d'urgence qui plonge le lecteur au sein du choeur "antique" des femmes muselé par les non-dits. Un choeur qui chuchote, crie, hante les lieux du bruit des portes qui se ferment sur les corps devenus prisons et symboles de leur misère. L'introspection subtile, habilement menée piège totalement le lecteur qui accompagne la Fille jusqu'au bout de sa terrible histoire.
"Mais la bouche du Père est restée close et toute la vie, qui vient de si haut, qui vient du ciel, ce sera ce silence."
Editions Actes Sud 2014 (164 pages-17,80€)
vendredi 8 mai 2015
Le dernier voyage !
Aujourd'hui, tu aurais eu 90 ans ! Quelle fiesta nous aurions pu faire. Mais tu l'avais déjà eu ton plus bel anniversaire le 8 mai 1945 avec l'armistice en cadeau pour tes 20 ans : la fin de la guerre fêtée en Allemagne où tu étais parti avec la Division De Lattre de Tassigny raccompagner l'occupant chez lui. Je sais que pour toi ce fût une journée mémorable au souvenir un peu embrumé par les vapeurs d'alcool !
Apaisée mais non résignée par ces 18 années de solitude je n'accepte pas encore que tu aies dû embarquer sans moi pour cette ultime traversée.
Je me console en constatant que nous avons eu de la chance parce que, si le bateau a essuyé quelques tempêtes, nous avons toujours su et pu redresser la barre. Et que tu le veuilles ou non, tu m'accompagneras jusqu'au bout de mon voyage.
J.M.
Apaisée mais non résignée par ces 18 années de solitude je n'accepte pas encore que tu aies dû embarquer sans moi pour cette ultime traversée.
Je me console en constatant que nous avons eu de la chance parce que, si le bateau a essuyé quelques tempêtes, nous avons toujours su et pu redresser la barre. Et que tu le veuilles ou non, tu m'accompagneras jusqu'au bout de mon voyage.
J.M.
mercredi 22 avril 2015
Berlinoise de Wilfried N'Sondé
Un auteur justement remarqué en 2007 avec "Le coeur des enfants léopards", l'histoire d'un garçon abandonné par son premier amour qui sombre dans l'alcool et commet l'irréparable. En garde à vue, dans sa cellule, il dialogue avec ses ancêtres africains, évoque leur héritage et ce qu'il en reste pour lui qui vit désormais en région parisienne.
En 2012, dans "Fleur de béton" Rosa Maria rêve de vacances, pleure son frère retrouvé mort sur un parking, craint les raclées de son père malade du chômage et ne peut que subir le climat de la Cité qui se dégrade et l'inéluctable montée de la tension.
2015, "Berlinoise", le monde n'a d'yeux que pour Berlin et son mur qui tombe dans l'allégresse générale. C'est le lieu où il faut être pour vivre l'événement en direct. Stan et Pascal, arrivés le 30 décembre 1989, sont emportés par la folie délirante de la ville. C'est là que Stan remarque Maya une fille "à la peau brune et aux yeux vairons", ils ne se quitterons plus. Les garçons décident de rester à Berlin, de fonder un groupe avec Clémentine percussionniste accomplie quand Maya continue de s'adonner à la peinture.
A l'enthousiasme de vivre des instants exceptionnels s'ajoutait l'illusion de faire table rase du passé, de participer à la construction d'un monde nouveau dans un esprit de tolérance et de liberté. Maya qui venait de Thuringe en RDA pensait "réinventer sa vie" et être promise au plus beau des avenirs.
Portés par l'ambiance qui exacerbe les possibles, Maya et Stan vont vivre une aventure amoureuse hors du commun : "Notre amour était un sentiment, mais aussi une ineffable et quasi spirituelle communion de nos corps dont nous savions jouir de manière très naturelle, presque inconsciemment." Mais peu à peu l'euphorie va retomber et faire place à une réalité qui ne tenait pas ses promesses, "...car Berlin déraisonnait et allait dans tous les sens, la ville se cherchait et perdait parfois la tête." Les illusions s'estompent et Maya, l'idéaliste, préfèrera la fuite au naufrage de ses rêves.
Récit où poésie et sensualité priment et chantent Maya et Berlin, la femme et la ville, toutes deux symboles de l'utopie d'un peuple, de l'accession de sa jeunesse à la politique suivies d'une profonde désillusion. Un art consommé du portrait rend les personnages omniprésents et familiers accompagnés parfois d'une musique que l'auteur connaît si bien. Ce roman est aussi une superbe aventure amoureuse contée, sans retenue, dans un style imagé au plus près des sensations. Réponse de W.N. à l'interrogation sur son attachement à ses racines congolaises.
"Je ne suis pas un arbre. Mes racines sont là où je suis. Né au Congo en 1989, j'ai vécu en France ma jeunesse et aujourd'hui je vis à Berlin. L'origine d'un être humain n'est pas un lieu. Je viens du ventre de ma mère. On n'a pas de racines, on n'est pas des plantes. L'histoire de l'homo sapiens est une histoire d'errance. J'ai reçu un héritage et un héritage, on peut l'accepter ou le refuser."
Saint-Malo 2012 Festival Etonnants Voyageurs
Editions Actes Sud 2015 (172 pages-18€)
jeudi 26 mars 2015
Goat Mountain de David Vann
Non, décidément, les romans de David Vann ne sont pas de longs fleuves tranquilles. L'auteur aime les décors inhabituels, inaccessibles où les personnages confrontés à un environnement hostile, à des événements qui dérapent sont propulsés dans des situations qu'ils ne sont pas en mesure de maîtriser.
Souvenez-vous :"Sukkwan Island", une île sauvage du sud de l'Alaska où Jim, accompagné de son fils de 13 ans, décide de vivre un an dans une cabane perdue au fond de la forêt.
"Désolations", un couple sur l'instigation du mari part construire une cabane sur un îlot battu par les vents et le froid.
"Impurs", dans une demeure familiale d'une vallée centrale de la Californie, une mère et son fils s'affrontent tout un été caniculaire.
"Goat Mountain" ne fait pas exception. Un ranch de deux cent cinquante hectares, un lieu de montagnes, de vallées, de chemins et de pistes plus ou moins carrossables où alternent forêts de pins et de chênes, prairies et pentes envahies de broussailles limitant la vue et les déplacements.
Automne 1978, comme chaque année, les hommes y partent pour une battue de quelques jours : le grand-père, énorme force de la nature, peu bavard mais à la parole tranchante et incontestée, le père toujours inféodé au patriarche accompagné de son fils de 11 ans et de Tom, un ami de la famille. Sur ces terres vierges de toute présence humaine, ils sont venus chasser le cerf avec la ferme intention de ne pas rentrer bredouilles et pour l'enfant l'espoir d'abattre son premier animal et d'accéder ainsi au statut "d'adulte".
Très vite, les quatre chasseurs découvrent qu'ils ne sont pas seuls quand ils aperçoivent au loin un braconnier qui s'est introduit sur leurs terres. Le père règle la lunette de son fusil pour observer l'intrus et invite son fils à venir faire de même. L'arme dans les mains, le doigt sur la gâchette, l'enfant tire. La situation devenue irréversible perturbe peu à peu le comportement des quatre protagonistes, réveille les instincts primitifs et les consciences, vire à l'affrontement intergénérationnel et transforme la fin de leur séjour en cauchemar.
L'écriture est rapide, hachée, haletante mais elle prend le temps d'être précise rendant à la nature sa beauté sauvage, ses pièges et son emprise sur l'homme surtout quand elle libère la violence et la part d'animalité cachées en lui.
C'est l'enfant qui raconte le long chemin de son parcours initiatique en quête d'une identité qui se construit dans la violence marquée par la culture et les traditions. Ses nombreuses références à La Bible, à Jésus, au jardin d'Eden, à la faute originelle cherchent-elles une explication, une excuse, un pardon à son geste, à l'ivresse que donne le pouvoir de tuer ?
Ce n'est pas une histoire de tout repos. Quand le rythme s'accélère, l'urgence se fait palpable, le groupe éclate, l'hostilité augmente et l'issue devient totalement imprévisible. Malgré certaines scènes éprouvantes, le lecteur reste fasciné, aimanté par la beauté qui se dégage de certaines pages. C'est bien là le talent de l'auteur, nimber l'horreur d'une pointe de poésie !
N'oublions pas de replacer ce drame dans son contexte, celui où les enfants apprennent à manier un fusil, fût-il de chasse, dès leur plus jeune âge.
"...Ce roman consume les derniers éléments qui, à l'origine, m'ont poussé à écrire : les récits sur ma famille et sa violence. Il revient également sur mes ancêtres cherokees, et leurs interrogations lorsqu'ils furent mis face à l'idée de Jésus." D.V.
Titre original Goat Mountain 2013
Editions Gallmeister 2014, traduit de l'américain par Laura Derajinski (248 pages- 23€)
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