lundi 26 mars 2012

1Q984 de Haruki Murakami

"Que cela me plaise ou non, je me trouve à présent dans l'année 1Q84. L'année 1984 que je connaissais n'existe plus nulle part. Je suis maintenant en 1Q84."
             Aomamé Livre 1 (page200)

La dernière oeuvre de l'auteur se décline en trois livres :
    -Livre 1 Avril-Juin
    -Livre 2 Juillet-Septembre
    -Livre 3 Octobre-Décembre

Je viens d'achever les deux premiers Livres et sans attendre d'avoir lu le troisième, il m'a semblé urgent de venir partager avec vous le plaisir, le bonheur devrais-je dire, que cette lecture m'a procuré.

Pour qui connaît un peu le monde narratif de Murakami, il ne sera pas surpris de devoir laisser de côté sa logique pour entrer dans un monde étrange, fictionnel et mystérieux. Un monde parallèle où l'homme perd tout pouvoir décisionnel et le contrôle de son destin.
Bien sûr, le lecteur averti ne manquera pas de faire le rapprochement avec le roman "1984" de George Orwel : le romancier anglais y développe l'histoire de Big Brother adepte d'une technique moderne de surveillance dans un univers totalitaire.

Mais revenons à "1Q84", Murakami met en scène deux héros qui interviennent en alternance sans jamais se rencontrer.
    Aomamé, jeune femme de trente ans professeur d'arts martiaux et de stretching, tueuse professionnelle, exécute ses contrats avec un pic à glace de sa fabrication. La mort de ses "clients", instantanée, indolore et indécelable a pour but de punir des hommes coupables d'avoir violenté des femmes ou des enfants.
    Tengo Kawana, vingt-neuf ans, homme prudent et raisonnable, professeur de mathématiques et écrivain à ses heures n'a pas encore publié de romans. S'il garde en mémoire un souvenir très précis de sa mère disparue, souvenir d'une scène observée de son berceau, il reste marqué par les démarches dominicales de son père qui collectait la redevance de la télé NHK et qui exigeait d'être accompagné par son fils
    Tengo et Aomamé, enfants, s'étaient retrouvés pour une brève période dans la même classe. Ils n'oublieront jamais cette rencontre muette, cette histoire sans parole, lien-souvenir qui les habitera toute leur vie.
    Bien sûr, d'autres personnages gravitent autour de ces deux héros : la vieille femme justicière et  Tamaru son garde du corps, Ayumi l'amie policière d'Aomamé, Komatsu l'éditeur en vue, toujours en retard à ses rendez-vous, Tsubasa la protégée de la vieille femme, le père de Tengo vieil homme en fin de vie, Fukaéri auteur de "La chrysalide de l'air", récit autobiographique qui va déchaîner passions et curiosité...

Mais surtout , le lecteur va devoir accepter de passer de l'autre côté, du côté de l'irrationnel, imaginer une secte mystérieuse avec un Leader au pouvoir étrange, la ville des chats qui ne vit que la nuit, le ciel où certains privilégiés y voient deux lunes, le monde des Little-People qui gèrent les apparitions des chrysalides de l'air.

D'une écriture serrée, minutieuse qui sait prendre son temps, Murakami entre dans l'intime de ses personnages, les rend ainsi vivants, proches et attachants. S'il tend souvent vers le fantastique, le mystérieux, il replonge régulièrement le lecteur dans une réalité où il ne se prive pas de fustiger un certain fondamentalisme et la violence faite aux femmes.

"Enfin, il allongea résolument la main, toucha la main de la fillette allongée dans la chrysalide de l'air. Il posa délicatement sa main sur la sienne, sa grande main d'adulte. Cette petite main, jadis, qui avait serré avec force la main du Tengo de dix ans."
                               Tengo Livre 2 (page 524)

Editions Belfond (2009) traduit du japonais par Hélène Morita (2011)

Hruki Murakami est né à Kobé au Japon en 1949.
Il pratique la discrétion médiathique en étant très avare d'interwievs et en refusant d'être filmé.
Féru de musique il a tenu un bar de jazz à Tokyo de 1974 à 1981.
Il fut découvert en France en 1990.
Voici quelques titres de ses romans traduits en français :
  • La course au mouton sauvage, Seuil, 1990
  • Chronique de l'oiseau à ressort, Seuil, 2001
  • Après le tremblement de terre, 10/18, 2007
  • Kafka sur le rivage, Belfond, 2006, 10/18 2010
  • Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, Belfond, 2009, 10/18, 2010
  • La ballade de l'impossible, Belfond, 2007, rééd. 2011, 10/18 2009
  • 1Q84 Livres 1 et 2, Belfond, 2011
  • 1Q84 Livre 3, Belfond, 2012
fr.wikipedia.org/wiki/Haruki_Murakami

dimanche 19 février 2012

Le sillage de l'oubli de Bruce Machart

   C'était au temps du western quand les hommes ne valaient pas plus que les chevaux qu'ils montaient.

   Nous sommes au Texas en 1895. L'histoire commence une nuit de février, un homme fonce à cheval pour chercher du secours, sa femme va mettre au monde leur quatrième enfant. Il sait que cette fois le temps est compté et qu'il risque de revenir trop tard. Si la sage-femme sauve le nouveau-né, l'issue sera fatale pour la mère. Vaclav Sarki ne se remettra jamais de la mort de sa femme. Enfermé dans sa douleur il se transformera en père mutique et violent.

   Donc ils sont quatre, quatre frères orphelins élevés dans une ferme au milieu de nulle part. Sur cette terre qu'il faut conquérir sans relâche, ils deviennent au fil des années une main-d'oeuvre soumise au père exigeant, qui a banni affection et tendresse de sa vie. Ce sont eux, les quatre fils, attelés comme des bêtes à la charrue qui creusent les sillons dans la révolte et la colère.

   "C'était un vrai bagne, un travail inutile qui les rendait fous de rage, mais au moins, liés par ces courroies de cuir, ils partageaient le même ressentiment au même instant à l'égard du même homme, une sorte de rancoeur que la peur les empêchait d'exprimer." (page 221)

   Reste à Vaclav Sirka, la passion pour ses chevaux et les courses qu'ils sont susceptibles de gagner et en gagnant de lui rapporter encore et toujours plus de terres, enjeux des paris qu'il lance à ses voisins fermiers. Il a sous la main, un cavalier hors pair, totalement à l'écoute de ses intentions et de ses conseils : Karel. " Mon dernier, les gars, je vous jure qu'il serait capable de vous faire voler un âne à coups de cravache." Malgré son jeune âge le gosse a du talent, monte avec plaisir et un sens inné de la course, éperonné par la possibilité d'être, enfin, reconnu par le père et d'acquérir quelque importance à ses yeux.

   "La vérité, Karel la savait même s'il n'était pas capable de la mettre en mots, c'était que le cheval désirait la cravache comme lui appelait de ses voeux la lanière de cuir de Vaclav, la morsure cuisante et nette d'une attention sans partage, le seul contact physique qu'il ait connu avec son père."
       (page 33)

   Né au Texas, élevé dans une ferme, l'auteur sait l'exigence de ces terres qui broient les hommes et les cassent. Il connaît le poids de la solitude qui les amène très souvent à se réfugier dans l'alcool, la violence et le sexe. Son écriture sensuelle sent la terre, les labours, les chevaux et le tabac, et pas un instant ne tombe dans la facilité et le pathos. Si je précise que j'ai lu ce livre en pensant à "La trilogie des confins" de Cormac McCarthy, c'est pour moi faire un compliment. M'est revenu aussi en mémoire, mais de façon un peu plus confuse parce que la lecture en fût plus lointaine, "Mon Antonia" de Willa Cather. En ajoutant que "Le sillage de l'oubli" est un premier roman, que Bruce Machart me semble être un écrivain prometteur, j'espère que j'aurai su vous donner l'envie de le lire.

     Editions Gallmeister 2012 (335 pages)   The wake of forgiveness 2010
                                                          Traduit de l'américain par Marc Amfreville

   Bruce Machart -42 ans- est né au Texas. Son père était fermier dans une région proche de l'endroit où se déroule "Le sillage de l'oubli". Il vit à Hamilton dans le Massachusetts;

www.gallmeister.fr/livre?livre_id=522

              

mardi 31 janvier 2012

Vie animale de Justin Torres

    Or, de tous les animaux sauvages, le garçon est celui qu'il est le plus difficile de manier. (Platon, Les Lois )
                                                                                                              

   "On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu'à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d'oiseau creux et légers, on voulait plus d'épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore. " (page 11)

    Début violent, percutant qui a le mérite de ne laisser au lecteur aucune ambiguïté : il s'embarque dans une narration sans concession à la suite de trois petits monstres, unis comme les doigts de la main, solidaires en toutes circonstances dans la douleur comme dans la désobéissance.
   
     Paps leur père, grand gaillard portoricain au tempérament impulsif et violent, vit de petits boulots quand il en trouve. Ma leur mère, petite chose minuscule et blanche, travaille de nuit dans une brasserie. Ils n'avaient que seize et quatorze ans quand Manny, leur premier bébé, est arrivé suivi très vite de Joel et du petit dernier : trois petits monstres différents de par leur métissage  et leur couleur de peau, tous les trois peu ou pas élevés par des parents immatures, dépassés par les événements.

    Et la vie s'écoule chaotique, ballottée par les circonstances, les "cuites" du père, ses colères imprévisibles et incontrôlables, les bêtises et les inventions des enfants sanctionnées par de mémorables corrections , les décalages horaires d'une mère perturbée par le travail de nuit.

 "...Elle travaillait de nuit à l'usine sur la colline, et parfois, elle était un peu perdue. Elle se réveillait n'importe quand, elle se trompait, elle mélangeait les jours et les heures, elles nous ordonnait de nous brosser les dents, de nous mettre en pyjama et de nous coucher en plein milieu  de la journée..."(page15)

    Une vie où alternent des périodes de silence pour épargner le sommeil de Ma, de tentative de fugue ratée, de fabrication de cerfs-volants avec des sacs en plastique, afin de rêver un peu, de baignade dans un lac avec Paps qui faillit se terminer en noyade à cause de son inconscience. Des moments joyeux, délirants parfois, vécus dans la complicité et la tendresse.

    Très vite le lecteur comprend que c'est le dernier de la fratrie, dont on ne connaîtra jamais le prénom, qui raconte. Peu à peu l'auteur nous laisse entendre qu'il est différent de ses frères, qu'il semble avoir d'autres exigences, d'autres priorités, qu'il cherche une autre "vie" où le livre semble avoir quelque importance.

    Portés par cette écriture rythmée, fulgurante et lyrique, les garçons s'acheminent vers une adolescence qui va exacerber les différences, intensifier les problèmes et les tensions. Le dénouement, étonnant, singulier ne désavouera pas le ton du roman. S'il se fait dans la douleur et la violence, il sera adouci par une infinie tendresse qui dira enfin son nom.

     Le lecteur achève le livre secoué, bousculé mais heureux d'avoir découvert un premier roman abouti et conclu avec maestria. Bravo !

     Editions de L'Olivier 2012 (140 pages)

    We The Animals 2011 Traduit par Laetitia Devaux

    Justin Torres est né en 1981 dans l'Etat de New York
    Il a publié dans la revue Granta et dans le New Yorker.
    Vie animale est son premier roman.

     

                                                                      


                                                                                                         
                                                                                                                          
         
                    


 

lundi 19 décembre 2011

L'accordeur de silences de Mia Couto

                       

   Du fin fond de l'Afrique nous arrive ce conte écrit à hauteur d'enfant : une histoire où se mêlent surnaturel et réalité. Réalité plombée par la paranoïa d'un père qui, après avoir perdu sa femme, se retranche avec ses deux fils et un soldat-mercenaire dans une ancienne réserve fermée et désertée en partie par les animaux afin de se couper de tout contact avec la civilisation.
   L'arrivée d'une femme " blanche", à la recherche de son amour perdu, va rompre l'équilibre de ce monde masculin, intensifier le questionnement des enfants, et leur donner l'élan nécessaire pour briser les barreaux de leur prison.
   Les enfants sont pleins de ressources et Mwanito va "réinventer" l'écriture en tenant un journal sur... de minuscules cartes à jouer. Peu à peu, il décrypte la souffrance enfouie dans le passé de chacun des personnages et nous permet, ainsi, d'entendre "la musique de leurs silences".
   "Je suis né pour me taire. Le silence est mon unique vocation. C'est mon père qui m'a expliqué : j'ai un don pour ne pas parler, un talent pour épurer les silences. J'écris bien silences au pluriel. Oui, car il n'est pas de silence unique. Et chaque silence est une musique à l'état de gestation."
   Parce qu'il se tait, Mwanito écoute et devine les vérités que les adultes s'évertuent à cacher. Il est l'enfant qui nous attendrit, nous fait sourire parfois et nous étonne toujours par son optimisme et son désir inébranlable d'avancer.

Mia Couto, d'origine portugaise, est né au Mozambique en 1955. Il vit à Maputo où il est biologiste.

Editions Métailié 2011-Jésusalem 2009 traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues.

                                                                                                      


MERCREDI 21 DECEMBRE 2011

     Opium Poppy d'Hubert Haddad
   

            La guerre n'épargne pas les hommes, encore moins les enfants !

   Alam, c'est le prénom de hasard attribué par le service d'immigration à cet enfant arrêté sur le quai de la gare. Petit paysan afghan de la région de Kandahar, région qu'il a désignée du doigt sur la carte, coincé entre la guerre et le trafic de l'opium, animé d'une furieuse envie d'apprendre et de s'en sortir, sera une proie facile pour les talibans prêts à en faire un kamikaze ou un trafiquant de drogue.
   Habité par le souvenir de son frère, tête brûlée enrôlé par les talibans, perdu puis retrouvé, par Malalaï l'adolescente si jolie mais trop libre et trop savante (vitriolée elle se suicidera à l'hôpital), il ne pense qu'à fuir loin de son pays.
   C'est ainsi qu'on le retrouve dans un centre de rétention de la région parisienne, en classe d'alphabétisation avec d'autres exilés, puis dans différents squats en but à la ségrégation, au rejet et à l'isolement, menant une lutte sans merci pour survivre.
   Lui qui rêvait d'émancipation, de se construire une vie, écrasé par des circonstances qui le dépassent et des conditions qu'il ne peut contrôler, se retrouve embrigadé par un gang dans l'incapacité de gérer le tragique de sa situation.
   L'auteur nous projette d'un monde à l'autre, celui de la guerre en Afghanistan, celui des exclus et des marginaux en France. Deux mondes où l'enfant ne peut trouver sa place, se cogne à la violence, se cabosse et n'a plus le choix de son destin.
   Quel est ce monde où les hommes font d'un enfant un combattant en lui mettant simplement une arme dans les mains, alors qu'il est encore à l'âge de jouer aux gendarmes et aux voleurs avec ses copains ?
   Non, ce n'est pas que de la littérature ! Nous savons tous que cela existe et c'est pourquoi, quand j'y pense, j'ai furieusement honte !

   Editions Zulma 2011

   Hubert Haddad est né à Tunis en 1947, poète, romancier, dramaturge il écrit en français.
   Palestine, son précédent roman obtient le Prix des 5 continents de la Francophonie en 2008 et
le Renaudot poche en 2009

ww.zulma.fr/livre-opium-poppy-572013.htlm

                                                                                                           


JEUDI 29 DECEMBRE

                        Clèves de Marie Darrieussecq

 Une éducation sexuelle branchée et dans le vent.

   Les années 80 à Clèves sur la côte basque, Solange 13/14 ans n'a qu'une seule préoccupation en tête "les avoir" (ses règles) et puis après "faire la chose" (l'amour). Ensuite, grandir vite, très vite, pour attirer et assumer le regard des garçons qui commencent déjà à la regarder comme une proie potentielle. En un mot faire ses preuves !
   Pas facile, parce qu'il y a les copines, leurs discussions branchées, les mots qu'elle écoute, qui l'inquiètent et lui font un peu peur. Et surtout , elle ne doit pas faillir, se conformer au modèle en vigueur, jouer les affranchies, se couler dans le moule, sauter le pas pour vivre enfin !
   "Etre à beaucoup plus tard, souhaite pourtant Solange. Dans un mois, dans un an, dans deux ans, dans trois ans. Avoir seize ans. Avoir dix-huit ans. Attente insupportable. Etre adulte. Ce qui s'appelle une femme. Savoir de quoi la vie est faite, à quoi ma vie ressemblera, qui je serai. Pouvoir aller, venir, téléphoner, parler, m'en aller. Baiser. Baiser. Prendre la Terre entière et baiser."
   Mais ce n'est pas si simple quand on est une ado larguée par des parents dépassés : un père toujours absent, une mère qui n'a pas le temps. Et Solange ne s'est jamais sentie aussi seule et démunie par sa propre inexpérience.
   Marie Darrieussecq n'a pas l'habitude de ménager ses personnages et ses lecteurs. Si son écriture rapide, haletante sert au plus près son propos dépourvu de tout romantisme, elle choisit d'écrire sans retenue et sans tabou. Mais à trop se vautrer dans un vocabulaire qui frise la trivialité, l'auteur risque de lasser et de rendre la lecture des dernières pages particulièrement pesante. Dommage !

        Editions P.O.L. 2011 (345 pages)

Marie Darrieussecq est née à Bayonne le 3/01/1969. Elle est écrivaine et psychanalyste.
       Elle fut révélée par Truismes (P.O.L.) en 1996

fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Darrieussecq

www.lexpress.fr/.../marie-darrieussecq

                                                                                                    


VENDREDI 6 JANVIER 2012

                              Les découvertes d'Eric Laurrent

     Un éveil à la sexualité en toute discrétion.

     Clèves de Marie Darrieussecq, Les découvertes d'Eric Laurrent, deux livres que j'ai lus successivement et parce qu'ils traitent d'un même sujet, la découverte de la sexualité par deux adolescents, il m'a semblé intéressant de les juxtaposer. Si le thème est identique, les auteurs nous proposent des oeuvres totalement différentes. Clèves, l'histoire de Solange, extravertie, pas aussi délurée qu'elle le paraît, noie son obsession dans une oralité débordante.
   Dans Les découvertes, récit mi-romanesque, mi-autobiographique, l'auteur se met en scène alors qu'il a 2/3 ans et nous l'accompagnerons jusqu'à 20 ans. Le temps passant l'éveil à la sensualité deviendra éveil à la sexualité. Ici pas de logorrhée verbale, nous sommes dans le domaine de la pensée, du non-dit, du rêve. Pour l'enfant, épris de beauté sans le savoir, le corps féminin devient fascinant, mystérieux, énigmatique sujet de fantasmes, d'attirance, mais aussi d'interdit parce que teinté d'un soupçon de péché. Pour nourrir sa curiosité, il scrute les apparitions de Sylvie Vartan avec ses jupes fendues, de Michèle Mercier, marquise des anges, et rêve devant les affiches du cinéma !
   Mais tout ceci ne serait rien sans le talent d'Eric Laurrent. De "son écriture précieuse et contournée", c'est lui qui la qualifie ainsi, il nous chante un hymne à la beauté du corps féminin. Ses descriptions concises s'étirent en longues périodes faites de métaphores, d'archaïsmes, même si d'aucuns les trouvent surannées, personnellement elles me comblent. Avec lui, nous sommes toujours dans l'esthétisme et je connais peu d'auteurs capables de nous soumettre des évocations de la beauté, que ce soit celle d'une femme ou celle d'un tableau, qui soient, à la fois, aussi minutieuses, précises et réjouissantes. Lisez Renaissance italienne et vous serez convaincu et conquis.

                              Editions de Minuit (176 pages)

    Eric Laurrent est né en 1966 à Clermont-Ferrand, il vit àParis.
Ses trois derniers romans :
         Clara Stern (Minuit) 2005
         Renaissance italienne (Minuit) 2008
         Les découvertes (Minuit) 2011 Prix Wepler 2011

 interlignes.curiosphere.tv/?auteur=eric-laurrent-2
  
   


  













  
  

dimanche 27 novembre 2011

La femme du tigre de Téa Obreht

A tous ceux qui croient encore aux histoires incroyables.

La rentrée littéraire peut être aussi cela pour le lecteur curieux et fouineur : la découverte d'un premier roman, pépite noyée dans le flot pléthorique des parutions. Publication qui valut à son auteure âgée de vingt-six ans d'être, en 2011, la plus jeune lauréate de l'Orange Prize.

Pour apprécier totalement ce livre, il est bon de préciser que Téa Obreht est née en 1985 à Belgrade, dans une Serbie malmenée par la guerre. Après avoir vécu à Chypre puis en Egypte, elle émigre aux Etats Unis à l'âge de douze ans où elle réside actuellement.

Elle nous entraîne à la suite de Natalia, jeune médecin, de retour dans les Balkans, pour une campagne de vaccination dans un orphelinat. Immergée dans le pays de ses origines, elle ne peut que constater les cicatrices laissées par la guerre, les difficultés et la lenteur de la reconstruction. Happée par les souvenirs, elle revit les instants, lorsqu'elle n'avait que quatre ans, partagés avec son grand-père médecin lui aussi. Il l'emmenait régulièrement au zoo, où ils rendaient visite au tigre qui le fascinait. A chaque sortie, ils faisaient des pauses qu'il mettait à profit pour lui lire des passages du Livre de la Jungle dans cette vieille édition qui ne quittait jamais sa poche.

Mais surtout, il lui racontait des histoires pleines de mystère, celle du "boucher-musicien", du "chasseur d'ours" Darsa, de "la femme du tigre", de "l'homme-qui-ne-mourra-pas" et celle de la complicité incroyable de "la sourde-muette" et de l'enfant de neuf ans.

 En Europe centrale Natalia se trouve confrontée à un folklore encore très vivace  qui véhicule des croyances et des supertitions ancestrales profondément ancrées qui s'opposent aux progrès de la science et les refusent.

En jouant de ce télescopage entre deux mondes, en juxtaposant un passé difficile à oublier et un présent qui a du mal à se reconstruire, l'auteure nous sert un livre qui, même si parfois il manque un peu de clarté, (c'est un premier roman je le rappelle) se consomme avec gourmandise. Ne boudons pas notre plaisir, écoutons ses histoires à dormir debout !

[...]Le tigre de mon grand-père vit là, dans une clairière où l'hiver ne se termine jamais. [...]Tout est mort dans sa mémoire, hormis la femme du tigre, alors il se lance à sa recherche, certains soirs, en poussant un cri, une note tendue dont l'intensité décroît à n'en plus finir. Une note solitaire, grave, que plus personne n'entend. (page 330)

Editions Calmann-Lévy 2011 (331 pages)
The tiger's wife  traduit de l'anglais (américain) par Marie Boudewyn

www.lemonde.fr>livres

www.lexpress.fr/...:tea-obreht