samedi 20 août 2011

Le poids du papillon de Erri De Luca

"Le poids du papillon avait fini sur son coeur, vide comme un poing fermé." (pages 68-69)

Dans son précédent roman, Le jour avant le bonheur, Erri De Luca nous contait l'initiation d'un jeune orphelin napolitain. Occasion pour l'auteur d'évoquer Naples, sa ville, exubérante, grouillante et souvent indisciplinée.

Dans Le poids du papillon, le décor change totalement. Nous nous retrouvons dans les Alpes italiennes bien connues et appréciées de l'écrivain puisqu'il s'y adonne régulièrement à l'alpinisme en solitaire et pratiquant chevronné. Plus d'enfant en mal de "grandir" mais un face à face entre un homme et un...chamois. Deux personnages hors du commun qui se ressemblent !

L'homme, braconnier, "voleur de bétail", vit en solitaire dans une cabane les deux pieds bien ancrés dans sa haute montagne en parfaite symbiose avec son milieu. Milieu qui donne beaucoup à celui qui l'aime et le respecte, mais qui peut devenir dangereux et cruel quand sa colère gronde.

Le chamois, d'une taille exceptionnelle, orphelin, sa mère fût tuée par un chasseur, apprendra seul les dangers de la montagne et comprendra vite que l'homme peut devenir son pire ennemi. Bien que "roi" de sa harde il restera à l'écart du troupeau ne rejoignant celui-ci qu'afin de perpétuer sa descendance.

La rencontre de ces deux êtres d'exception est inévitable. Si le chamois a toujours réussi à déjouer les ruses du chasseur, celui-ci espère bien arriver à ses fins. La rencontre sera grandiose dans sa simplicité : ils vont se rejoindre dans l'immense sagesse de l'acceptation du temps qui doit s'achever. Et la force sera vaincue par la délicatesse et la douceur des ailes d'un papillon.

"Un bûcheron les trouva là au printemps, l'un sur l'autre, après un hiver de neige fantastique. Ils étaient encastrés au point de ne pouvoir être séparés qu'à la hache. Il les enterra ensemble. Sur la corne gauche du chamois, la glace avait laissé l'empreinte d'un papillon blanc." (page 69)

Il me paraît superflu de parler de beauté de l'écriture, elle est évidente bien sûr, mais je ne pense pas exagérer en disant qu'elle a, pour moi, le lyrisme du bel canto : l'auteur est italien et ne le renie pas !.Pourtant, jamais il ne s'éloigne de cette nature omniprésente, personnage à part entière de ce récit. Il nous dévoile le plus secret de la montagne. Grâce à lui nous l'entendons vivre, respirer, accueillir le vent, gémir sous les orages, attendre la neige. Paradis pour les hommes et les animaux qui la respectent, elle devient intraitable pour ceux qui la violent ou tentent de la vaincre et de la dompter.

Et si le lecteur attentif creuse entre les lignes, il pourra découvrir derrière les mots la sagesse de l'homme pétri d'humilité et la sensibilité de l'écrivain qui sème tout au long de ses pages les petits cailloux blancs de sa vie qui donnent tant d'humanité à son oeuvre.

Il peso della farfalla (2009) traduit par Danièle Valin
Editions Gallimard (2011) 81 pages

Erri De Luca
  1950 (20 mai) naît à Naples dans une famille bourgeoise ruinée par la guerre. La famille s'installe dans le quartier populaire de Montedidio, puis dans une "belle maison"où son adolescence ne sera pas plus heureuse.
  1968-1977 à la fin de ses études secondaires il s'engage dans la vie politique :Lotta continua, mouvement d'extrême gauche;
  1978 travaille chez Fiat où il participe activement aux luttes syndicales.
  1983 il découvre la Bible et se passionne pour l'Ancien Testament et apprend seul l'hébreu.
  1992-1995 Bosnie-Herzégovine où il est chauffeur de camion dans les convois humanitaires.
  2001 il vit dans la campagne romaine dans une ancienne étable : vie spartiate, monacale en harmonie avec la nature.
C'est un alpiniste émérite qui s'est mesuré, entre autre, à l'Himalaya et l'Annapurna.

Quelques titres :
  1992 Une fois par jour (Verdier)
  1993 Acide' Arc-en-ciel (Rivages)
  1994 Un nuage comme tapis (Rivages)
  1996 En haut à gauche (nouvelles Rivages)
  1998 Tu, mio (roman Rivages)
  2001 Trois chevaux (roman Gallimard)
  2002 Montedidio (roman Gallimard)
  2004 Noyau d'olive (Gallmard)
  2008 Le contraire de un (nouvelles Gallimard)
  2010 Le jour avant le bonheur (roma Gallimard)

Pour une documentation plus complète :
  http://fr.wikipedia.org/wiki/Erri_De_Luca





lundi 25 juillet 2011

Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

"Être un poète célèbre n'est pas la même chose qu'être célèbre" John Ashbery

Libre à vous de ne pas partager mon avis, mais cette fois c'est d'une de mes déceptions que j'aimerais vous entretenir.

Combien aura-t-il fallu que je lise de ses livres pour réaliser que Siri Hustvedt m'ennuie ? C'est valable, en particulier, pour ses dernières parutions qui me semblent ne pas présenter grand intérêt. J'avoue ne pas en avoir terminé la lecture. Ce n'est pas le cas de "Un été sans les hommes", je l'ai lu jusqu'à la dernière page (sans cela je n'aurais pas l'outrecuidance de venir vous en parler), mais je dois le dire, il m'a prodigieusement agacée.

Ce que je lui reproche ? D'enfoncer des portes ouvertes, d'énoncer des vérités évidentes pour chacun, de "balayer" large, de vouloir nous convaincre de l'immensité de sa culture, ce dont on n'a jamais douté.

Pour dépeindre l'histoire de son couple à la dérive, (quoi de plus banal qu'une femme dans la cinquantaine quittée par un mari désireux de faire une pause avec une jeunette ?) est-il besoin de convoquer la cohorte de ses auteurs de chevet, d'évoquer tous les âges de la vie, de nous en détailler tous les problèmes : les bagarres d'un jeune ménage avec enfants, les états d'âme d'adolescentes en mal de poésie, les préoccupations de vieilles dames et de leur club de lecture ?

Tout ceci me semble prétexte à philosopher, à discourir à l'ombre de Shakespeare et de Freud, à décortiquer un roman de Jane Austen et à développer des théories littéraires et neuroscientifiques qui n'ont pas nécessairement leur place ici.

 Je ne résiste pas à l'envie de vous citer ce que j'intitulerais le lamento de Mia (Mia, poétesse de son état, est, vous l'aurez deviné, la femme délaissée) :

"Bonne vieille mama Mia, couchée dans ce grand lit de roi aux vastes espaces vierges, une étendue de draps blancs qu'elle emplit de discours intérieurs et de souvenirs, un tourbillon de mots, de pensées, de douleurs et de chagrins. Mia, mère de Daisy. Mia, mère d'abandon. Ci-devant épouse de Boris. Mais quel dur changement maintenant, toi parti. O Milton dans la tête. O Muse. O Mia, nigaude rhapsodique, bimbo chialeuse, ne languis plus ! Enroule tes ennuis, essuie tes meurtrissures, envoie balader tes chaussures et chante pour toi-même quelque chanson sotte, toi qui navigues sans roi sur cette goélette de lit, pas de reine de pacotille pour toi, Barde à la Face Rieuse, mais un roi." (page 167)

Est-ce de la poésie ? Ma foi, je suis totalement hermétique à cette poésie-là. Si vous ne partagez pas mon avis, c'est votre droit le plus strict et je le respecte, vous devez me juger bien sévère. Sachez, tout simplement, que ma sévérité est à la hauteur de ma déception.

Roman traduit de l'américain par Christine Le Boeuf

Editions Actes Sud 2011 (216 pages)

Siri Hustvedt est née dans le Minnesota le 19 février 1955 d'un père américain d'origine norvégienne et d'une mère norvégienne. Poétesse, essayiste et romancière elle est diplômée de littérature anglaise de l'iniversité de Columbia.
1992 Les yeux bandés
1996 L'envoûtement de Lily Dahl
2003 Tout ce que j'aimais
2006 Plaidoyer pour Eros
2007 Elégie pour un américain
2010 La femme qui tremble. Une histoire de mes nerfs.

http://fr.wikipedia.org/Siri_Hustvedt

dimanche 3 juillet 2011

Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson

Un pêcheur islandais meurt d'avoir trop aimé la poésie.

"Nous allons te parler de gens qui vivaient en notre temps, soit il y a plus de cent ans..." (page 11)

Sur la côte ouest de l'Islande, entre mer et montagne, Barour et le gamin quittent le village par un chemin escarpé et dangereux pour rejoindre le campement des pêcheurs et attendre un éventuel départ pour une campagne de pêche à la morue.

Seul maître à bord, le capitaine après avoir scruté la nuit, consulté les étoiles, humé le vent, écouté les vagues décide : "on sort, il ne le dit pas bien fort, mais cela suffit, sa voix s'infiltre dans les plus profonds des rêves, déchire le sommeil et tout le monde se réveille." (page 35)

Et les six hommes commencent leurs préparatifs pour embarquer et partir pour une pêche hautement dangereuse et souvent meurtrière : six rameurs à bord d'une barque de huit mètres confrontés à une mer parfois déchaînée, aux vents si froids qu'ils paralysent les bras, les esprits, et livrent les hommes à leur seul instinct de survie.

C'est l'équipée de tous les dangers qui imposent aux marins vigilance et rigueur, et ne pardonnent aucune erreur, aucun oubli.

Barour, fou de poésie, avant d'embarquer, ira vite relire quelques vers du Paradis perdu de Milton et dans sa précipitation pour regagner la barque laissera sa vareuse au campement. Quand le vent fraîchit, que le gros temps se lève, Barour réalise alors l'étendue de son oubli fatal. Malgré l'aide du gamin et des autres marins il ne pourra pas lutter contre les éléments et ne survivra pas à son erreur.

De retour à terre, le gamin décide d'aller rendre au Capitaine aveugle le livre que celui-ci avait prêté à son ami. Il entreprend seul le retour au village, parcours initiatique et périlleux dans une région hostile et dangereuse. Moments de réflexion, de doute où il remet en question son désir d'en finir et la nécessité de continuer à vivre. Mais au bout de cet épuisant chemin, peut-être finita-t-il par trouver la réponse ?

L'écriture est tantôt âpre et dure à l'image de la nature, tantôt tendre et poétique quand elle parle de l'amitié, de l'amour, de la peine des hommes. L'auteur adopte un ton familier, prend le lecteur à témoin, affiche un certain sens de la formule et la poésie, par sa tournure naïve, donne à l'ensemble une impression de fausse simplicité.

Titre original : Himnariki Og Helviti 2007

Traduit de l'islandais par Eric Boury

Editions Gallimard 2010

Jon Kalman Stefansson est né le 17/12/1963 à Reykjavik où il grandit ainsi qu'à Kalfavik   
1982 : arrête le collège, fait des petits boulots tout en poursuivant ses études.
1986 : commence des études de lettres qu'il arrête en 1991 pour faire du journalisme.
1992-1995 : vit à Copenhague où il s'adonne à une lecture compulsive, retourne en Islande, s'occupe de la bibliothèque de Mosfellbaer.
Depuis 2000, il publie des contes et des romans (4). Entre ciel et terre, sera le 1er à être traduit en français en 2010.

fr.wikipedia./org/.../Jon_Kalman_Stefansson

mardi 31 mai 2011

Les insurrections singulières de Jeanne Benameur

Que serait l'homme sans les mots ?

Il y a Antoine, l'enfant mutique déjà trop à l'étroit dans son milieu familial,
   Antoine, l'étudiant décalé, étranger au monde de la fac, qui finit par entrer à l'usine pour "faire l'ouvrier" parce que pour lui c'était inévitable, programmé, 
   Antoine, l'adulte de quarante ans contraint de revenir vivre chez ses parents après le naufrage de sa vie amoureuse.

Mais surtout, il y a les mots : les mots qui étouffent Antoine, les mots muets qui lui envahissent la tête et dont il ne sait que faire,
   les mots silence que Karima aurait aimé entendre et qu'il n'a jamais su lui dire,
   les mots usurpés quand il devient porte-parole des ouvriers révoltés par la délocalisation de leur usine,
   les mots partagés quand il raconte, au Brésil, la vie de Jean Moulevade, le fondateur de l'usine jumelle de la leur et source de leurs problèmes,
   et puis, il y a les mots de Marcel, vieux bouquiniste amoureux des livres, qui lui ouvre sa maison et sa bibliothèque.

Marcel qui lui donne accès aux livres et à des horizons insoupçonnés,
   Marcel père spirituel et complice de ses découvertes, de ses tâtonnements, qui dans son immense sagesse l'accompagne "de loin" vers ce à quoi il aspire, vers la révélation de "sa singularité".
   Marcel l'instigateur de leur voyage au Brésil où il fait la connaissance de la belle et mystérieuse Thaïs.

Thaïs sa guide et son interprète qui lui fait prendre conscience que chaque langue a sa propre musique, que les mots doivent être entendus et compris.
   Thaïs dont il devient amoureux. Amour partagé, bonheur inattendu qui vont libérer, enfin, tous les mots qui l'étouffent.

Alors Antoine se met à écrire les mots libérés : il les aligne, les ordonne sur des papiers collés aux murs dans une fièvre incontrôlée. Il sait, maintenant, que pour exister, les mots doivent être écrits pour être lus.

De cette histoire intimiste, ancrée dans une réalité sociale de lutte et de rébellion, l'auteure, de son écriture poétique et sensuelle en fait un vibrant hommage à la liberté et à la littérature.

Editions Actes Sud 2011 (198 pages)

Jeanne Benameur
   écrivain français, est née en Algérie, en 1952, d'un père tunisien et d'une mère italienne.
   Elle arrive en France à l'âge de 5 ans et vit à La Rochelle.
   Elle écrit d'abord pour la jeunesse. Quelques titres de ses romans :
   Ca t'apprendra à vivre 1998 (Seuil)
   Les demeurées 2001 (Denoël)
   Les mains libres 2004 (Denoël)
   Présent ? 2006 (Denoël)
   Laver les ombres 2008 (Actes Sud)

fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_Benameur   
www. evene.fr/.../jeanne-benameur-20998php

lundi 9 mai 2011

Le monde sans vous de Sylvie Germain

 L'absence jamais ne se comble !

C'est pendant son voyage dans le Transibérien, en juin 2010, que Sylvie Germain convoque poètes, conteur et shaman pour un ultime adieu à sa mère disparue.
Sibérie, terre lointaine, gardienne de corps fossilisés retrouvés pratiquement intacts après des millénaires, si loin de la terre familière qui vient, à son tour, d'accueillir le corps de sa mère.
Terres similaires, parallèles qui exacerbent les souvenirs et la douleur de l'absence et nous plongent au coeur de l'intime sans jamais le violer.

A ces "Variations sibériennes", l'auteure associe "Kaléïdoscope ou notules en marge du père" déjà publié en 1988 dans un ouvage collectif.

Le songe de Constantin, de Pierro della Francesca, c'est "le chemin de traverse" que choisit l'auteure pour évoquer son père, être lumineux à la voix "légèrement sourde, calme et douce", "pétri des choses de la terre", narrateur amoureux des mots, "orpailleur du langage".
A l'âge de 11 ans, il découvre Vézelay et la démesure de sa beauté, et au hasard d'une lecture le désert de Mauritanie qui le hantera mais qu'il n'aura jamais l'occasion de voir.
Toute sa vie, il posera sur le monde son regard d'enfant simple et confiant.

"Alors lui, le fils, s'est retrouvé soudain dejeté hors de son âge, saisi par un chagrin d'orphelin. Dorénavant nul vivant ne se tient en amont de sa vie. C'est son tour de prendre la place d'amont, et de veiller sur la mémoire, et de haler le nom des morts le long des jours, et de transcrire les fragments sauvegardés des récits de leurs vies à l'intérieur du texte de sa propre existence. Son tour est venu de devenir passeur.
Passeur d'enfance et de mémoire, passeur de mots et de regard." (pages 106-107)

Un récit avec lequel on n'en a jamais fini. Qu'il faut lire, relire encore pour saisir toute la beauté et la poésie de son écriture. Livre de chevet qu'on ouvre, au hasard, pour en savourer toute l'émotion, et y trouver apaisement et sérénité.

Editions Albin Michel, 2011 (130 pages)

Sylvie Germain est née en 1954 à Châteauroux.
Années 70, études de philosophie avec Emmanuel Levinas
1986-93, séjourne en Tchécoslovaquie où elle enseigne la philosophie et le français à Pragues
Depuis 1994 activité littéraire uniquement.
Pour une bibliographie complète et très abondante consulter le lien suivant

fr.wikipedia.org/wiki/Sylvie_Germain