dimanche 10 novembre 2013

Parabole du failli de Lyonel Trouillot


En Haïti, trois mousquetaires des temps modernes armés de silence et de mots ! 

    Un journaliste qui songe au grand oeuvre qu'il écrira peut-être un jour, qui sort, quelquefois, avec Josette réceptionniste au journal, mais reste réticent à officialiser une relation un peu trop plan-plan pour lui.
    Un prof de maths passionné de poésie qui essaie d'oublier un père qui l'a éduqué en maniant la rigoise*avec dextérité et assiduité. L'Estropié, ainsi nommé parce qu'il a une jambe plus courte que l'autre et marche avec une canne, partage avec le journaliste, ils sont aussi fauchés l'un que l'autre, la modeste maison que celui-ci a héritée de ses parents.
    Pedro le comédien, les deux colocataires ont croisé sa route un soir en rentrant du cinéma.

    "Nous grimpions la colline en devisant sur tout et rien .Et toi, tu chantonnais, assis sur le parvis de l'église. En nous voyant tu as arrêté de chanter, tu as ôté ton chapeau pour nous faire une courbette et tu nous as lancé un vers de Baudelaire : Homme libre, toujours tu chériras la mer... L'Estropié a continué : ... la mer est ton miroir.[...] Tu as pris ta diacoute*et ton chapeau de paille, et tu nous as suivis jusqu'au deux-pièces."(p38)

    Sans poser la moindre question, ils ont adopté le fils chassé par un père qui avait renié l'artiste qu'il était devenu. Ils ont accepté ses disparitions inexpliquées, ont géré ses humeurs, ses peines et ses imprévisibles débordements. Ils ont respecté ses silences et patiemment encaissé ses délires, ils l'ont accompagné quand il risquait de mettre sa vie en danger. Pedro le mal-aimé descendu des beaux quartiers pour déclamer, dans la zone de Pointe-Noire, les poèmes de Baudelaire, Eluard, Pessoa et donner ainsi un sens à sa vie.
    Puis un jour, sans crier gare, il est parti vivre sous d'autres cieux où poussent les immeubles de douze étages, où son talent sera enfin reconnu.

    "Oui. Ce soir où la station des nouvelles étrangères a annoncé qu'un garçon de chez nous s'était jeté du douzième étage d'un immeuble d'une grande ville, que les causes de son suicide n'étaient pas connues, [...] L'Estropié et moi, nous avons regardé le matelas sur lequel tu ne te coucherais jamais plus. Nous l'avions laissé à sa place pour le jour où tu reviendrais. L'autre, quand il revient, il convient qu'il retrouve les choses du coeur à la même place. Comme une preuve qu'il nous a manqué." (p 18)

    Sans attendre, le journaliste lui adresse une longue lettre pour lui crier leur désarroi, leur incompréhension, leur colère aussi. Pourquoi partir si loin ? Ils auraient su le retenir, continuer à le protéger des autres et de lui-même. Il lui rappelle leur complicité, leurs disputes, les soirées de palabres où l'alcool faisait tanguer le deux-pièces comme un bateau. Il lui dit aussi comment ils l'ont épargné en faisant silence sur leurs propres problèmes et leurs chagrins et regrettent de ne pas avoir su lui expliquer combien il comptait pour eux.

    Les deux amis sont chargés d'organiser l'hommage qui lui sera officiellement rendu. Pour ce faire, le journaliste a droit à plusieurs colonnes dans l'unique quotidien de Port-au-Prince. L'Estropié a récupéré chez Mme Armand le manuscrit où Pedro avait réuni ses poèmes sous le titre de Parabole du failli avec la ferme intention de les utiliser pour la cérémonie. Plus qu'une cérémonie, c'est une véritable apothéose où ses mots vont enfin trouver une place méritée !

    On connaît la force de l'écriture de Lyonel Trouillot qui rend hommage à un peuple qui n'en finit jamais de lutter contre l'échec et la pauvreté. Des phrases qui, empreintes d'une pudeur extrême, font mouche et en disent plus qu'il n'y paraît. Un style marqué d'une pointe de créolité qui nous enchante et qui nous rappelle que, sur son île, il reste le garant et le défenseur de la francophonie.

    *Rigoise : fouet de nerfs de boeuf.
    *Diacoute : sac en paille porté en bandoulière.

    Editions Actes Sud, Août 2013 (190 pages)

    Lyonel Trouillot  est né le 31 décembre 1956 à Port-au-Prince en Haïti.
Issu d'une famille d'avocats, il fait des études de droit mais est vite rattrapé par son intérêt pour la littérature.
  • L'Amour avant que j'oublie 2007
  • Yanvalou pour Charlie 2009
  • La Belle Amour humaine 2011
  • Le Doux Parfum des temps 2013
Ces quelques romans sont publiés chez Actes Sud

   




   

vendredi 25 octobre 2013

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

    "Bientôt, ma Belle, j'embarquerai pour le long voyage qui nous attend tous."  

     Un vieil homme revient sur son passé et raconte par le truchement d'une lettre ce que fût sa vie de paysan éleveur de brebis dans une Islande de collines, de landes et de pâtures.
    Un long monologue adressé à Helga, la femme qu'il a passionnément aimée, qu'il n'a jamais oubliée, dont il s'est volontairement séparé pour ne pas mourir à lui-même et continuer la vie qui devait être la sienne.
    Je n'en dirai pas plus afin de ne pas amputer le plaisir des futurs lecteurs. Qu'ils sachent simplement, que l'auteur manie avec discernement poésie et réalité, qu'il inscrit son histoire dans un quotidien qui n'est jamais pesant parce qu'ancré dans une nature omniprésente qui commande à la vie des hommes. La vraie vie, celle vécue par des gens simples qui ont le courage d'assumer leur choix jusqu'au bout.
    En un mot une lecture clairvoyante qui respire la joie, la santé ... et les regrets de ce qui a été manqué.

    Editions Zulma 2013, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson.

 Bergsveinn Birgisson est né en 1971. Titulaire d'un doctorat en littérature médiévale scandinave, il porte la mémoire des histoires que lui racontait son grand-père, lui-même éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l'Islande.



dimanche 6 octobre 2013

Le coeur de l'homme de jon kalman Stefansson


    Après Entre ciel et terre (2010) et La tristesse des anges (2012), Le coeur de l'homme termine la trilogie islandaise de l'auteur.

    Le gamin, son parcours initiatique est le fil rouge de la trilogie. Dans le premier volume, il voit mourir son ami Barour qui lui avait transmis sa passion des livres. Dans le second volume, il part avec Jens le postier pour une tournée improbable et périlleuse. En cours de route, Hjalti qui se joint à eux pour ramener au village le cercueil d'une jeune femme en vue d'un enterrement décent disparaîtra englouti par la neige. Epuisés, Jens et le gamin sont victimes d'une avalanche qui leur laisse peu de chance de s'en sortir indemnes.

    Dans ce troisième volume, nous sommes toujours en Islande, au XIXème siècle, sur cette île au climat extrême, aux hivers interminables, aux printemps éphémères et aux étés sans nuit où la campagne de pêche rythme la vie du port.
    Nous retrouvons nos deux miraculés qui émergent d'un long sommeil réparateur. Par un heureux hasard, ils ont atterri sur le toit de la maison d'Olafur le médecin qui s'est chargé de les remettre sur pieds. Enfin rétablis et le dégel venu, ils regagnent chacun leur village, non sans regret pour le gamin très ému par la jeune femme rousse qui les avait soignés. Son souvenir ne cessera de le hanter.
    C'est à l'auberge de la veuve Geirbruour, femme émancipée qui sait tenir tête aux hommes et aux éléments, que le gamin trouve refuge et rencontre tous ceux qui vont l'aider à se construire : Gisli, le directeur des écoles, Helga, Andréa qui abandonne Pétur son mari au coeur sec, Olafur, Högni, Rakel qui a peur des hommes, Sigurour le médecin, Kolbein le capitaine aveugle et sa bibliothèque, lieu de toutes les convoitises pour le gamin sans instruction devenu amoureux des livres et des mots. Bien d'autres personnages, plus ou moins influents, gravitent autour de lui étoffant le tableau réaliste et foisonnant du village.

    L'auteur excelle dans l'évocation poétique d'une nature dure aux hommes qui impose sa loi et ne pardonne aucune erreur. Epopée lyrique où les personnages luttent pour une survie rendue hypothétique par la rudesse des hivers, la violence des éléments et la pauvreté.

    Comment peut-on survivre en un pays où le printemps libérateur assassine les faibles ? Où un hiver interminable et noir pèse comme un couvercle sur l'esprit des gens où l'été aux nuits claires vous déçoit si souvent, que faut-il pour survivre à tout cela ? (p.63)

    Avec sensibilité il dit les doutes, le temps qui passe, les rêves, l'espoir d'une vie meilleure. Avec subtilité il fait entendre la voix des morts gardiens de la sagesse et de la transmission tout en nous maintenant dans la réalité d'un siècle et d'un pays qui font que la vie, pour certains islandais, se transforme en cauchemar.

    ... Il tombe de la neige fondue, tout est mouillé, tout devient gris, la mer s'ébroue et les noyés parlent du printemps, de ces nuits où tout est clair, lorsque le monde se change en éternité bleue et quelque part , à une profondeur de soixante-dix mètres, son père est assis et les poissons se cognent doucement à son visage, il s'imagine être encore vivant au lieu de reposer, noyé, au fond de la mer et il imagine qu'elle l'embrasse, des baisers froids, donné sous soixante-dix mètres d'eau, les os de son crâne craquent sous le poids de l'océan, ce poids qui le maintiendra au fond, dans la solitude de la mort, pendant l'éternité, une éternité de ténèbres, à moins que le gamin ne se mette à vivre. (p.82) 

    Ce troisième roman, le plus long de la trilogie, aurait sûrement gagné à être un peu allégé dans sa partie centrale. La fin m'a semblé s'éterniser comme si l'auteur ne pouvait se résoudre à quitter ses personnages ?  

    Editions Gallimard 2013, traduit de l'islandais par Eric Boury

Les lecteurs intéressés peuvent retrouver sur le blog les articles sur
     Entre ciel et terre, publié le 03/07/2011
     La tristesse des anges, publié le 11/05/2012
ainsi qu'une biographie de l'auteur.




vendredi 30 août 2013

La classe de rhéto d'Antoine Compagnon

"On a beau croire qu'une vie est déjà écrite, l'écriture dérouille les souvenirs les plus refoulés."

    Eté 1965, l'auteur a 15 ans. Il quitte Washington pour entrer au Prytanée militaire de La Flèche. Après le décès de sa femme en 1964, son père le général Jean Compagnon attaché militaire en Allemagne, inscrit ses enfants en internat provoquant ainsi l'éclatement de la cellule familiale.
    Changement radical pour l'auteur qui, sans transition, passe d'un collège libéral américain à une institution militaire où discipline et obéissance sont les maîtres mots.

    Propulsé dans ce "bahut", au milieu d'Anciens qui sont là depuis des années - certains y sont entrés à dix ans - l'adaptation, compliquée d'un bizutage pour les nouveaux, s'avère difficile et démoralisante.  Le face-à-face avec les gradés est souvent tendu à l'extrême. Le règlement ne souffre pas la contestation et les initiatives personnelles.

    "En quelques mois, j'avais perdu l'usage du monde, le sens des choses de la vie. Le bahut était une société à part, un univers en soi, qui s'emparait de vous, vous happait, et auprès duquel l'autre monde perdait toute raison d'être au point que vous ne vous y sentiez plus à votre place."

    "Au bahut, on était au bout du monde, enfermé, isolé, sans contact avec le dehors..." Facile dans ce contexte de conditionner des enfants et des ados qui n'avaient pas toujours choisi d'être là. Encadrés par des sous-officiers plus ou moins perturbés par ce qu'ils avaient vécu en Indochine et en Algérie, semblables sous l'uniforme, ils étaient tous les victimes potentielles d'une discipline qui devait niveler les personnalités.
     
    "... La décision de rejoindre la communauté des fortes têtes, j'en suis convaincu, me sauva pourtant la vie...". Seule échappatoire où solidarité et camaraderie donnaient le courage de résister, où amitié n'était pas un vain mot !
    Mais ce n'était pas suffisant ; "si certains, les plus coriaces, avaient survécu à l'ordre serré, aux rassemblements, aux consignes, aux commandements, c'était grâce à une marotte secrète, un amour clandestin, une manie plus forte que le règlement."
    Bien que la lecture soit "jugée aussi dangereuse qu'une drogue par ses supérieurs" les livres ont accompagné l'auteur tout au long de ses quatre années, fenêtres ouvertes sur le monde dont il était exclu.

    Mai 68 n'avait pas apporté de changement au fonctionnement de l'institution. Avec le temps, les choses ont fini par évoluer et changer. Mais au bout de combien d'années ?
    En 2010, le Prytanée invite l'auteur à présider la fête de la Trime. Replongé dans un vécu dont il ne sait jamais totalement remis, s'impose à lui l'envie de raconter cette année en classe de rhéto pour régler définitivement ses comptes avec le passé ?

    Editions Gallimard 2012 (329pages)

Impossible de ne pas penser à l'Année de l'éveil (Editions P.O.L.) En 1989 Charles Juliet y relate une expérience identique, encore plus dévastatrice. En 1945, à dix ans il entre à l'Ecole des enfants de troupe à Aix où une discipline de fer ne laisse aucune chance aux élèves d'en sortir sans séquelles. Il mettra des années pour se reconstruire et devenir l'écrivain reconnu qu'il est désormais.

    Antoine Compagnon : né en 1950 grandit à Londres, Bruxelles et Washington.
En 1965, il entre au Prytanée militaire. Fils et petit-fils de militaires il choisira pourtant L'Ecole Polytechnique.Ingénieur il s'orientera très vite vers la littérature.
Il est nommé à La Sorbonne en 1994 puis au Collège de France en 2006.
Un été avec Montaigne (Editions des Equateurs) est sa dernières publication en 2013. 

«Dans "la Classe de rhéto" j’ai retrouvé une voix d’adolescent» - Libération 14/11/2012


Antoine Compagnon - Librairie La Procure

jeudi 1 août 2013

Poisons de Dieu, remèdes du Diable de Mia Couto.

    C'est un livre bavard, un dialogue permanent, un festival de mots écrit dans un langage imagé et savoureux, l'histoire d'une agonie en chambre close.
    Bartolomeu, ancien mécanicien sur un bateau, irascible en diable, ne va pas tarder à se "définitiver". Sa femme Dona Munda supporte ses humeurs et ses exigences persuadée qu'il est "désarrivé" à sa fin. "Dans  Vila Cacimba, on la connaît comme semi-veuve ... on anticipe le désévénement".
    Sidonio Rosa l'étrange médecin portugais qui le soigne n'est pas là par hasard. Il espère, grâce à Bartolo et  Munda, ses parents, retrouver Deolinda cette Mozambiquienne qu'il a connue à Lisbonne lors d'un congrès médical et avec qui il a eu une aventure. Mais sa mère reste toujours évasive quand elle répond à ses questions : elle n'aurait pas terminé son stage, elle ne sait pas quand elle doit revenir ?
    Bien d'autres personnages habitent ce roman et viennent étoffer le tableau vivant et coloré de ce pays. Certes, l'auteur a du talent, il a aussi une parfaite connaissance de l'Afrique et du Mozambique en particulier. C'est là qu'il est né, de parents portugais, et c'est là qu'il vit. Les mots sont le sel de son écriture, l'émergence d'un bon sens populaire qui malgré les souffrances endurées laissent encore place au bonheur de vivre.
    "Peut-être est-ce l'épaisseur de ce ciel qui fait tant rêver le Cacimbais. Rêver est une façon de mentir à la vie, une vengeance contre un destin toujours tardif et rare."

    Editions Métailié 2013
    Venenos de Deus, remedios do diablo 2008, traduit du portugais (Mozambique)
    par Elisabeth Monteiro Rodriguès.