mardi 9 juillet 2013

Un repas en hiver de Hubert Mingarelli

Quelques lignes et vous voilà embarqué dans une aventure qui ne vous laissera pas indifférent.

    Emmerich, Bauer et le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, sont incorporés dans la compagnie du lieutenant Graaf. Leurs prénoms nous laissent à penser qu'ils sont allemands et peut-être cantonnés en Pologne dans un collège puisque sont mentionnés un dortoir et une cour. La fenêtre couverte de givre nous apprend qu'il fait très froid.
    "Le fer avait tinté dehors" convoquant les soldats dans la cour. "Graaf, notre lieutenant, nous dit qu'il en arrivait aujourd'hui, mais tard probablement, en sorte que le travail était prévu pour le lendemain et qu'il revenait cette fois à notre compagnie."
    Un travail si perturbant que les trois compagnons d'arme se risquent à plaider leur cause auprès du commandant, lui suggérant qu'ils seraient plus utiles sur une autre mission dans la campagne environnante.
    Ils sont donc partis au petit matin dans "un froid de chien" le ventre vide, pour ne pas prendre le risque de croiser le lieutenant. Parfois, ils font une pause pour fumer : "Autour de nous il n'y avait que des champs immenses. Le vent avait fait onduler la neige, il avait construit des vagues longues et régulières que le froid avait figées depuis longtemps. Nous regardions autour de nous comme si nous étions au milieu d'une mer toute blanche."
    Les heures défilent, la faim commence à les tarauder et ils vont devoir s'inquiéter d'une solution pour cuire leurs maigres provisions et surtout, ne pas oublier de se mettre en chasse pour remplir leur mission et ne pas rentrer bredouilles au cantonnement.
    "On marchait sans y croire depuis l'aube, et voilà que les yeux perçants d'Emmerich venaient de nous l'amener." Le contrat rempli, restait à trouver un lieu. "La maison apparut derrière une rangée d'arbres. Nous n'avons pas eu besoin d'en parler. La décision était écrite dans nos ventres et le ciel glacé."
    La maison, une ruine, improbable huis-clos où vont se trouver réunis les trois soldats et leur jeune prisonnier juif. Viendra les rejoindre un Polonais antisémite véritable concentré de l'époque. Huis-clos où les personnalités vont se révéler, s'affronter et accepter de ...partager.
    L'auteur n'évoque jamais le physique de ses personnages, il veut des types ordinaires perdus au milieu de nulle part, dans un univers imprécis et vague, confrontés à une situation inhabituelle. S'il constate sans jamais les juger, il finit par éprouver pour les trois soldats devenus bourreaux malgré eux, compréhension et respect.
    Le repas, c'est l'apogée du roman, l'instant de trêve dans cette tragédie où les ventres commandent aux hommes de déposer les armes pour un court instant et de partager la maigre pitance. La preuve qui nous autorise à croire qu'il reste encore chez l'homme une petite part d'humanité.
      De son écriture subtile et patiente, l'auteur le démontre indubitablement !

    Editions Stock 2012 (137 pages)

    Hubert Mingarelli : né le 14/01/1956 à Mont-Saint-Martin en Lorraine. A 17 ans arrête l'école et s'engage pour 3 ans dans la marine? Revient à Grenoble. Vit actuellement dans Les Alpes.
  • Une rivière verte eet silencieuse, Seuil 1999
  • La dernière neige, Seuil 2001
  • La beauté des loutres, Seuil 2002
  • Quatre soldats, Seuil 2003 Prix Médicis
  • Homme sans mère, Seuil 2004
  • le voyage d'Eladio, Seuil 2005
  • Océan Pacifique, Seuil 2006 Prix Livre et Mer Henri-Quéffelec
  • Marcher sur la rivière, Seuil 2007
  • La promesse, Seuil 2009
  • L'année du soulèvement, Seuil2010
  • La lettre de Buenos Aires, Buchet-Chastel 2001 grand prix SGDL de nouvelle
  • La vague, Editions du Chemin de fer 2011
  • la source, nouvelle, Cadex 2012
Et de nombreux ouvrages pour la jeunesse

www.dailymotion.com/.../xvycgg_hubert-mingarelli-u...
www.letelegramme.fr/.../hubert-mingarelli-un-repas-en...
    
   

jeudi 20 juin 2013

La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

Quand un écrivain français décide d'écrire un "roman américain" !

    "Pendant longtemps, j'ai moi-même écrit des livres qui se passaient en France, avec des histoires françaises et des personnages français. Mais ces dernières années, c'est vrai, j'ai fini par me dire que j'étais arrivé au bout de quelque chose, qu'après tout, mes histoires, elles auraient aussi leur place ailleurs, par exemple en Amérique, par exemple dans une cabane au bord d'un grand lac ou bien dans un motel sur l'autoroute 75, n'importe où pourvu que quelque chose se mette à bouger." (p.9)

    Interpellé par l'envahissement de nos librairies par la littérature américaine, Tanguy Viel se lance un défi, écrire "un roman américain". Sous les yeux ébahis du lecteur qui devient alors son complice il entame la réalisation de son projet tout en justifiant le cheminement de sa démarche : sérier les éléments constitutifs, réunir les archétypes indispensables (un prof de Fac de cinquante ans qui revient sur sa vie, une histoire d'adultère, des guerres passée ou présente, des attentats, du trafic d'art...), ne pas oublier de ponctuer le propos de détails inutiles, de flash-backs, d'évoquer le dernier match de baseball ou de hockey sur glace, sans omettre de préciser que si le héros boit beaucoup, il a une excuse, c'est un ancien du Vietnam. Et surtout, commencer par "une grande scène où il ne se passe rien mais qui permet de présenter tout le monde".
    Ce projet ironique met en scène un narrateur qui raconte la construction du roman sans empêcher celui-ci d'avoir lieu en acceptant de s'effacer et de laisser place à l'histoire.

    "Je n'ai pas mis très longtemps à choisir la région qui servirait de décor à mon livre et notamment la ville de Détroit, dans le Michigan, qui est une vraie ville internationale ... une ville pleine de promesses et de surfaces vitrées. C'est même à ce genre de détails, me suis-je encore dit, qu'on pourra apprendre à connaître Dwayne Koster, qui est le nom de mon personnage principal, de même qu'on pourrait apprendre à connaître Susan Fraser, l'ex-femme de Dwayne Koster, puisque j'ai remarqué cela dans les romans américains, que le personnage principal, en général, est divorcé." (p.11-12)

    L'auteur peut enfin dérouler son intrigue et révéler les événements qui ont amené Dwayne Koster à passer des heures dans sa Dodge à surveiller son ex en écoutant UFO de Jim Sullivan ce mystérieux songwriter disparu en 1975 sur un bord d'autoroute du Nouveau Mexique.
    Parce que Tanguy Viel sait manipuler l'ironie avec légèreté et distanciation, la satire avec discrétion, la lecture de la première partie est tout simplement jubilatoire. J'ignore si la seconde partie est bien conforme aux normes du roman américain, mais en tant que roman français, Tanguy Viel n'aurait certainement pas à en rougir.

    Les Editions de Minuit 2013 (153 pages)

    Tanguy Viel né à Brest le 07/07/1973, pensionnaire de La Villa Médicis 2003-2004
  • 1998 Black Note
  • 2001 L'absolue perfection du crime
  • 2006 Insoupçonnable
  • 2009 Paris-Brest
Editions de Minuit

fr.wikipedia.org/wiki/Tanguy_Viel
www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv...

vendredi 31 mai 2013

Un notaire peu ordinaire d'Yves Ravey.

    Mr Montussaint n'est peut-être pas un notaire "ordinaire", mais dans sa commune, c'est un notable, il le sait et il le prouve. C'est lui qui a obtenu à Mme Rebernak, quand elle est devenue veuve, un poste d'agent de service au collège et c'est auprès de lui qu'elle cherche conseil et protection.
    Quand Freddy le cousin voyou, condamné pour le viol de la petite Sonia, sort de prison Mme Rebernak refuse de l'accueillir chez elle. Inquiète, elle redoute une telle promiscuité pour ses enfants : pour son fils étudiant mais surtout pour sa fille Clémence, future bachelière qui rêve d'émancipation.
    Pour réviser le bac, les lycéens se retrouvent au bord de la rivière pour travailler, se baigner et au Jolly Café pour discuter et profiter de la terrasse.Vigilante, dévorée d'inquiétude, Mme Rebernak, se déplaçant sur son cyclomoteur, exerce une surveillance attentive et tenace sur les faits et gestes de sa fille. Persuadée qu'il est une réelle menace, elle guette aussi les déplacements de Freddy ce "simple d'esprit" bien décidée à le garder à l'oeil en permanence.
    Dès les premières lignes l'atmosphère est pesante, le climat tendu et la tension s'intensifie au fil des pages. L'écriture cache, derrière une apparente simplicité, la construction savamment maîtrisée d'une intrigue appuyée sur la réalité sociale d'une petite ville provinciale, sur la justesse et la finesse de l'étude des personnages. L'auteur signe là un superbe portrait de mère déterminée à ne se fier qu'à son instinct sans jamais le remettre en question.

    Editions de Minuit 2013 (108 pages)

jeudi 16 mai 2013

Fleur de béton de Wilfried N'Sondé

    Rêver des plages de ses vacances, pleurer son frère retrouvé mort sur un parking, soupirer pour le séduisant Jason qui l'ignore et craindre les raclées d'un père malade du chômage, tristes perspectives d'avenir pour Rosa Maria dans la Cité des 6.000 où la situation se dégrade un peu plus chaque jour.
    Quand la police leur interdit d'utiliser une cave qu'ils avaient aménagée pour se réunir et danser le vendredi soir, les jeunes vont se révolter et déclencher une véritable émeute. La violence de leur déchaînement laisse la Cité sans voix. Les sanctions vont tomber, plomber le cours de bien des vies et laisser des traces indélébiles dans la mémoire de la Cité.
     Wilfried N'Sondé sait de quoi il parle, arrivé à quatre ans du Congo, il a vécu une vingtaine d'années dans ce melting pot porteur, à ses débuts, de promesses qu'il n'a pas tenues. Des phrases courtes, rythmées, parfois empreintes d'oralité portent la dynamique de ce roman et nous permet une plus juste approche de problèmes qui, s'ils nous sont parfois étrangers, sont à l'origine de conséquences insoupçonnées.

      Editions Actes Sud 2012 (212 pages)

dimanche 5 mai 2013

Pornographia de Jean-Baptiste Del Amo

     Pornographe est un emprunt (1769) au grec tardif pornographos "auteur d'écrits sur la prostitution". 1

    Jean-Baptiste Del Amo nous avait étonnés en publiant, en 2008, Une éducation libertine, un premier roman foisonnant, parfaitement maitrisé, couronné à juste titre par l'Académie Goncourt : en 1790, Gaspard fuit la Bretagne pour le Paris de la Cité prêt à toutes les compromissions pour grimper les échelons de la société.
    En 2011, paraît Le Sel : une mère réunit ses trois enfants au cours d'un dîner où chacun règle ses comptes en l'absence du père décédé mais omniprésent.

    Après un voyage à Cuba pour un reportage sur La Havane dont il rentre frustré et mécontent, il décide d'y repartir en compagnie du photographe Antoine D'Agata, dans le but de faire un livre illustré. Pour des raisons financières le projet ne sera pas finalisé, mais l'auteur garde l'idée d'un roman dont la ville sera le sujet. Ville charnelle, sublime et décatie, croulante et décadente, véritable caisse de résonance pour les corps livrés à une sexualité débridée où la misère fait de la prostitution un mal inévitable parce que seul moyen de survie pour beaucoup.

    "... Je hâte le pas en direction du front de mer, pensant que le vent me revigorera. Bien sûr, je me leurre, puisqu'il faudrait, pour retrouver la souveraineté de mon corps, quitter la ville et non m'y perdre, mais aveuglé par mon orgueil je crois l'asservir et m'obstine à arpenter ses rues engluées de crasse. Mes pas butent contre la caillasse. Sans que je sois en état de comprendre la raison profonde, la superbe de cette ville croulante me fait écho et participe à mon vertige, elle tisonne en moi une volupté inattendue et je ne marche plus désormais à la recherche d'un souffle ou d'une échappatoire, mais dans le seul but d'une jouissance physique par laquelle je me délesterais d'un poids ou de ma conscience de la ville. Je sais possible de rencontrer sur le front de mer des gitons qui, pour quelques dollars, m'aideront à sublimer le tableau sordide de mon retour au pays." (p.14-15)

    Retour au pays ! Il revient pour enterrer sa mère et, sans attendre, subit l'emprise de cette ville où la sensualité cubaine n'est pas un vain mot. Vie nocturne débridée où la mort rôde à chaque coin de rue, où la quête de plaisirs frelatés peut se révéler dangereuse. Taraudé par le désir de retrouver l'amant d'un soir, il déambule dans un état second, s'éloigne de la vraie vie, se noie toujours plus avant dans la crasse et la fange des bas-quartiers s'abîmant dans un non-être avéré sans possbilité de retour.
    Que cherche-t-il dans cette descente consentie, une identité perdue, une réponse aux questions existentielles ou, tout simplement, le désir inavoué d'un anéantissement total ?

    "Rien ne m'est familier, ni les maisons assoupies, ni l'agencement des rues. Je titube, je porte une main à mon crâne, je tâte la masse hirsute de mes cheveux. Elle ne me dit rien. Je palpe mes bras et mon ventre, énigmatiques eux aussi. Ce corps en mouvement, à l'intérieur duquel je pense, je le fais donc bouger, et je l'ai mené jusque-là, mais il pourrait appartenir à un autre où n'être qu'un tas de viande. Je tremble et la bave macule mon menton. Je porte mes mains à mon visage pour retrouver dans mon haleine, entre mes doigts, l'odeur du giton, le relent de son sexe et de son cul sous mes ongles noircis de sueur et de crasse.. (p.26-27)

    Ecrit à la première personne, l'auteur qualifie ce roman de pure invention incapable de mener à son terme une autofiction. "Je" devient alors projection et mise en jeu du moi liées à son propre regard. C'est dans ce livre qu'il s'est totalement affranchi, libéré évoquant et assumant clairement son homosexualité.2

    Ce roman incandescent, sulfureux s'inscrit dans un univers éminemment sensitif où tous les sens sont sollicités, où la sexualité est envahissante, où les corps omniprésents deviennent parfois fantasmagoriques. Ecrites sans retenue, quelques scènes peuvent s'avérer difficilement supportables et provoquer chez certains lecteurs un sentiment de rejet et de dégoût.

    "...Vivre n'a jamais été pour lui que synonyme de vivoter. Il arrive que Diego pressente sa misère plus qu'il ne la conçoit réellement, devant un téléviseur diffusant une télénovela par exemple, mais son esprit se heurte aussitôt à la normalité de ce qu'il a toujours connu, la violence et le dénuement familiers, donc préférables, l'impossibilité d'imaginer une vie autre, son incapacité à se faire figurer dans une autre peau, un autre pays, un autre destin. Sa déchéance lui est confortable et, n'ayant connu qu'elle, il ne sait désirer autre chose avec conviction. Diego est l'un de ces gosses dont l'intelligence n'est ni plus ni moins que celle nécessaire à leur survivance, un subtil mélange de sournoiserie, de brutalité et de minauderie." (p.55)

    Il n'en reste pas moins que l'auteur réussit un roman fascinant, ode à la ville, au peuple d'en-bas et de la prostitution. Parce que la trame narrative n'est pas linéaire, le lecteur garde en tête une succession d'images réalistes et fortes non dénuées d'une certaine beauté, certes, dérangeante.

    1-Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française (Alain Rey)
    2-Le Carnet d'or, de A. Trapenard, entretien avec J.B. Del Amo (France culture 30/04/2013)

    Editions Gallimard 2013 (142pages)

    Jean-Baptiste Del Amo est né à Toulouse le 25/11/1981:
  • 2006 Ne rien faire et autres nouvelles (Buchet-Chastel) Prix du jeune écrivain de langue française.
  • 2008 Une éducation libertine (Gallimard) Prix Goncourt du 1er roman 2009
  • 2010 Le Sel (Gallimard)
  • 2010 Hervé Guibert photographe (Gallimard)
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