jeudi 20 juin 2013

La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

Quand un écrivain français décide d'écrire un "roman américain" !

    "Pendant longtemps, j'ai moi-même écrit des livres qui se passaient en France, avec des histoires françaises et des personnages français. Mais ces dernières années, c'est vrai, j'ai fini par me dire que j'étais arrivé au bout de quelque chose, qu'après tout, mes histoires, elles auraient aussi leur place ailleurs, par exemple en Amérique, par exemple dans une cabane au bord d'un grand lac ou bien dans un motel sur l'autoroute 75, n'importe où pourvu que quelque chose se mette à bouger." (p.9)

    Interpellé par l'envahissement de nos librairies par la littérature américaine, Tanguy Viel se lance un défi, écrire "un roman américain". Sous les yeux ébahis du lecteur qui devient alors son complice il entame la réalisation de son projet tout en justifiant le cheminement de sa démarche : sérier les éléments constitutifs, réunir les archétypes indispensables (un prof de Fac de cinquante ans qui revient sur sa vie, une histoire d'adultère, des guerres passée ou présente, des attentats, du trafic d'art...), ne pas oublier de ponctuer le propos de détails inutiles, de flash-backs, d'évoquer le dernier match de baseball ou de hockey sur glace, sans omettre de préciser que si le héros boit beaucoup, il a une excuse, c'est un ancien du Vietnam. Et surtout, commencer par "une grande scène où il ne se passe rien mais qui permet de présenter tout le monde".
    Ce projet ironique met en scène un narrateur qui raconte la construction du roman sans empêcher celui-ci d'avoir lieu en acceptant de s'effacer et de laisser place à l'histoire.

    "Je n'ai pas mis très longtemps à choisir la région qui servirait de décor à mon livre et notamment la ville de Détroit, dans le Michigan, qui est une vraie ville internationale ... une ville pleine de promesses et de surfaces vitrées. C'est même à ce genre de détails, me suis-je encore dit, qu'on pourra apprendre à connaître Dwayne Koster, qui est le nom de mon personnage principal, de même qu'on pourrait apprendre à connaître Susan Fraser, l'ex-femme de Dwayne Koster, puisque j'ai remarqué cela dans les romans américains, que le personnage principal, en général, est divorcé." (p.11-12)

    L'auteur peut enfin dérouler son intrigue et révéler les événements qui ont amené Dwayne Koster à passer des heures dans sa Dodge à surveiller son ex en écoutant UFO de Jim Sullivan ce mystérieux songwriter disparu en 1975 sur un bord d'autoroute du Nouveau Mexique.
    Parce que Tanguy Viel sait manipuler l'ironie avec légèreté et distanciation, la satire avec discrétion, la lecture de la première partie est tout simplement jubilatoire. J'ignore si la seconde partie est bien conforme aux normes du roman américain, mais en tant que roman français, Tanguy Viel n'aurait certainement pas à en rougir.

    Les Editions de Minuit 2013 (153 pages)

    Tanguy Viel né à Brest le 07/07/1973, pensionnaire de La Villa Médicis 2003-2004
  • 1998 Black Note
  • 2001 L'absolue perfection du crime
  • 2006 Insoupçonnable
  • 2009 Paris-Brest
Editions de Minuit

fr.wikipedia.org/wiki/Tanguy_Viel
www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv...

vendredi 31 mai 2013

Un notaire peu ordinaire d'Yves Ravey.

    Mr Montussaint n'est peut-être pas un notaire "ordinaire", mais dans sa commune, c'est un notable, il le sait et il le prouve. C'est lui qui a obtenu à Mme Rebernak, quand elle est devenue veuve, un poste d'agent de service au collège et c'est auprès de lui qu'elle cherche conseil et protection.
    Quand Freddy le cousin voyou, condamné pour le viol de la petite Sonia, sort de prison Mme Rebernak refuse de l'accueillir chez elle. Inquiète, elle redoute une telle promiscuité pour ses enfants : pour son fils étudiant mais surtout pour sa fille Clémence, future bachelière qui rêve d'émancipation.
    Pour réviser le bac, les lycéens se retrouvent au bord de la rivière pour travailler, se baigner et au Jolly Café pour discuter et profiter de la terrasse.Vigilante, dévorée d'inquiétude, Mme Rebernak, se déplaçant sur son cyclomoteur, exerce une surveillance attentive et tenace sur les faits et gestes de sa fille. Persuadée qu'il est une réelle menace, elle guette aussi les déplacements de Freddy ce "simple d'esprit" bien décidée à le garder à l'oeil en permanence.
    Dès les premières lignes l'atmosphère est pesante, le climat tendu et la tension s'intensifie au fil des pages. L'écriture cache, derrière une apparente simplicité, la construction savamment maîtrisée d'une intrigue appuyée sur la réalité sociale d'une petite ville provinciale, sur la justesse et la finesse de l'étude des personnages. L'auteur signe là un superbe portrait de mère déterminée à ne se fier qu'à son instinct sans jamais le remettre en question.

    Editions de Minuit 2013 (108 pages)

jeudi 16 mai 2013

Fleur de béton de Wilfried N'Sondé

    Rêver des plages de ses vacances, pleurer son frère retrouvé mort sur un parking, soupirer pour le séduisant Jason qui l'ignore et craindre les raclées d'un père malade du chômage, tristes perspectives d'avenir pour Rosa Maria dans la Cité des 6.000 où la situation se dégrade un peu plus chaque jour.
    Quand la police leur interdit d'utiliser une cave qu'ils avaient aménagée pour se réunir et danser le vendredi soir, les jeunes vont se révolter et déclencher une véritable émeute. La violence de leur déchaînement laisse la Cité sans voix. Les sanctions vont tomber, plomber le cours de bien des vies et laisser des traces indélébiles dans la mémoire de la Cité.
     Wilfried N'Sondé sait de quoi il parle, arrivé à quatre ans du Congo, il a vécu une vingtaine d'années dans ce melting pot porteur, à ses débuts, de promesses qu'il n'a pas tenues. Des phrases courtes, rythmées, parfois empreintes d'oralité portent la dynamique de ce roman et nous permet une plus juste approche de problèmes qui, s'ils nous sont parfois étrangers, sont à l'origine de conséquences insoupçonnées.

      Editions Actes Sud 2012 (212 pages)

dimanche 5 mai 2013

Pornographia de Jean-Baptiste Del Amo

     Pornographe est un emprunt (1769) au grec tardif pornographos "auteur d'écrits sur la prostitution". 1

    Jean-Baptiste Del Amo nous avait étonnés en publiant, en 2008, Une éducation libertine, un premier roman foisonnant, parfaitement maitrisé, couronné à juste titre par l'Académie Goncourt : en 1790, Gaspard fuit la Bretagne pour le Paris de la Cité prêt à toutes les compromissions pour grimper les échelons de la société.
    En 2011, paraît Le Sel : une mère réunit ses trois enfants au cours d'un dîner où chacun règle ses comptes en l'absence du père décédé mais omniprésent.

    Après un voyage à Cuba pour un reportage sur La Havane dont il rentre frustré et mécontent, il décide d'y repartir en compagnie du photographe Antoine D'Agata, dans le but de faire un livre illustré. Pour des raisons financières le projet ne sera pas finalisé, mais l'auteur garde l'idée d'un roman dont la ville sera le sujet. Ville charnelle, sublime et décatie, croulante et décadente, véritable caisse de résonance pour les corps livrés à une sexualité débridée où la misère fait de la prostitution un mal inévitable parce que seul moyen de survie pour beaucoup.

    "... Je hâte le pas en direction du front de mer, pensant que le vent me revigorera. Bien sûr, je me leurre, puisqu'il faudrait, pour retrouver la souveraineté de mon corps, quitter la ville et non m'y perdre, mais aveuglé par mon orgueil je crois l'asservir et m'obstine à arpenter ses rues engluées de crasse. Mes pas butent contre la caillasse. Sans que je sois en état de comprendre la raison profonde, la superbe de cette ville croulante me fait écho et participe à mon vertige, elle tisonne en moi une volupté inattendue et je ne marche plus désormais à la recherche d'un souffle ou d'une échappatoire, mais dans le seul but d'une jouissance physique par laquelle je me délesterais d'un poids ou de ma conscience de la ville. Je sais possible de rencontrer sur le front de mer des gitons qui, pour quelques dollars, m'aideront à sublimer le tableau sordide de mon retour au pays." (p.14-15)

    Retour au pays ! Il revient pour enterrer sa mère et, sans attendre, subit l'emprise de cette ville où la sensualité cubaine n'est pas un vain mot. Vie nocturne débridée où la mort rôde à chaque coin de rue, où la quête de plaisirs frelatés peut se révéler dangereuse. Taraudé par le désir de retrouver l'amant d'un soir, il déambule dans un état second, s'éloigne de la vraie vie, se noie toujours plus avant dans la crasse et la fange des bas-quartiers s'abîmant dans un non-être avéré sans possbilité de retour.
    Que cherche-t-il dans cette descente consentie, une identité perdue, une réponse aux questions existentielles ou, tout simplement, le désir inavoué d'un anéantissement total ?

    "Rien ne m'est familier, ni les maisons assoupies, ni l'agencement des rues. Je titube, je porte une main à mon crâne, je tâte la masse hirsute de mes cheveux. Elle ne me dit rien. Je palpe mes bras et mon ventre, énigmatiques eux aussi. Ce corps en mouvement, à l'intérieur duquel je pense, je le fais donc bouger, et je l'ai mené jusque-là, mais il pourrait appartenir à un autre où n'être qu'un tas de viande. Je tremble et la bave macule mon menton. Je porte mes mains à mon visage pour retrouver dans mon haleine, entre mes doigts, l'odeur du giton, le relent de son sexe et de son cul sous mes ongles noircis de sueur et de crasse.. (p.26-27)

    Ecrit à la première personne, l'auteur qualifie ce roman de pure invention incapable de mener à son terme une autofiction. "Je" devient alors projection et mise en jeu du moi liées à son propre regard. C'est dans ce livre qu'il s'est totalement affranchi, libéré évoquant et assumant clairement son homosexualité.2

    Ce roman incandescent, sulfureux s'inscrit dans un univers éminemment sensitif où tous les sens sont sollicités, où la sexualité est envahissante, où les corps omniprésents deviennent parfois fantasmagoriques. Ecrites sans retenue, quelques scènes peuvent s'avérer difficilement supportables et provoquer chez certains lecteurs un sentiment de rejet et de dégoût.

    "...Vivre n'a jamais été pour lui que synonyme de vivoter. Il arrive que Diego pressente sa misère plus qu'il ne la conçoit réellement, devant un téléviseur diffusant une télénovela par exemple, mais son esprit se heurte aussitôt à la normalité de ce qu'il a toujours connu, la violence et le dénuement familiers, donc préférables, l'impossibilité d'imaginer une vie autre, son incapacité à se faire figurer dans une autre peau, un autre pays, un autre destin. Sa déchéance lui est confortable et, n'ayant connu qu'elle, il ne sait désirer autre chose avec conviction. Diego est l'un de ces gosses dont l'intelligence n'est ni plus ni moins que celle nécessaire à leur survivance, un subtil mélange de sournoiserie, de brutalité et de minauderie." (p.55)

    Il n'en reste pas moins que l'auteur réussit un roman fascinant, ode à la ville, au peuple d'en-bas et de la prostitution. Parce que la trame narrative n'est pas linéaire, le lecteur garde en tête une succession d'images réalistes et fortes non dénuées d'une certaine beauté, certes, dérangeante.

    1-Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française (Alain Rey)
    2-Le Carnet d'or, de A. Trapenard, entretien avec J.B. Del Amo (France culture 30/04/2013)

    Editions Gallimard 2013 (142pages)

    Jean-Baptiste Del Amo est né à Toulouse le 25/11/1981:
  • 2006 Ne rien faire et autres nouvelles (Buchet-Chastel) Prix du jeune écrivain de langue française.
  • 2008 Une éducation libertine (Gallimard) Prix Goncourt du 1er roman 2009
  • 2010 Le Sel (Gallimard)
  • 2010 Hervé Guibert photographe (Gallimard)
www.huffingtonpost.fr/.../pornographia-jean-baptiste-...
culturez-vous.over-blog.com/article-jean-baptiste-del-... 

lundi 8 avril 2013

Ladivine de Marie Ndiaye

    Trois femmes, trois générations, trois destins ligotés par leur origine !

    L'auteure aime nous conter des histoires de femmes. Souvenez-vous : La Sorcière (1996), Rosie Carpe (2001), Trois Femmes puissantes (2009). Dans ce roman, elle déroule le destin d'une mère, de sa fille et de sa petite fille. Trois destins qui auraient pu rester ordinaires si l'origine noire africaine de la mère - Ladivine Sylla - ne les avait marqués d'une véritable malédiction.

    Ladivine Sylla est une femme modeste, effacée qui fait des ménages à  Paris. Elle vit dans un petit logement de la banlieue avec sa fille Malinka qui n'a jamais connu son père. D'humeur toujours égale elle accomplit ses tâches sans se plaindre uniquement préoccupée du bien-être de sa "princesse". Mais, "Malinka en avait eu très tôt l'intuition, que personne au monde ne se souciait de leur existence". L'enfant va très vite comprendre qu'elle n'aime pas être "la fille d'une femme sans considération" et qu'elle en éprouve "une honte et une peur atroces". Peu à peu, le projet de changer le cours de son destin mûrit dans son esprit.
    A seize ans, elle arrête ses études et part dans la région bordelaise  pour garder des enfants pendant les vacances. A la fin de l'été, elle sait que le moment est venu de quitter "la servante" et décide tout simplement de ne pas rentrer, de rester en province pour se construire une autre vie. Et c'est ainsi que Clarisse voit le jour !

    Clarisse/Malinka, une seule personne menant sans jamais faillir "à ce qu'elle avait décidé une fois pour toutes" deux vies parallèles qui jamais ne se croiseront.
    Clarisse qui vit et travaille à Bordeaux redevient Malinka, une fois par mois, quand elle rend visite à sa mère qui a quitté la région parisienne pour se rapprocher d'elle. De son mariage avec Richard Rivière, de leur installation à Langon, de la naissance de leur fille prénommée...Ladivine, Clarisse/Malinka ne lui en dira pas un mot. Elle continue sa double vie, soucieuse de ne jamais contredire son mari, devenant de plus en plus indéchiffrable. "Son oubli volontaire et permanent d'elle-même avait construit autour de sa personne une mince muraille de glace et sa fille comme son mari s'étonnaient parfois, sans le dire, sans le savoir peut-être, de ne pas l'atteindre au coeur de ses sentiments." Otage de son propre mensonge, elle se retrouve "empoisonnée" par "l'amour impérissable et déchirant, qu'elle portait à la mère de Malinka".
    Peu à peu, Clarisse s'enferme dans son silence décourageant Richard qui, après vingt cinq ans de mariage, la quitte pour tenter une autre vie à Annecy. Désormais seule, sa fille mariée est en Allemagne, Clarisse recueille Freddy Moliger, un homme inquiétant, perturbé par une enfance malheureuse et un séjour en prison. De façon inattendue, Clarisse le présente à sa mère et lui avoue s'appeler en réalité Malinka.

    Ladivine Rivière vit à Berlin avec son mari Marko et leurs deux enfants. Préoccupés de passer des vacances inhabituelles, ils partent, sur les conseils de Richard, en Afrique dans une région perdue et sauvage où rien ne se passe comme ils l'espéraient. Lieu inquiétant où les événements échappent à leur entendement et deviennent rapidement incontrôlables. Seule Ladivine semble profiter de ce séjour atypique, séduite par un pays qui la fascine et sous le charme d'une forêt qui l'attire inexorablement.

    Clarisse/Malinka reste le personnage central de ce roman, même quand elle disparaît de la scène. L'auteure se joue du temps, des lieux, des apparitions et des disparitions, des événements inexplicables, des silences et des trahisons. Elle nous parle de désirs, d'amours non-avoués, de mots et de sentiments manqués, de personnages qui se cachent derrière leur propre image.
    D'une écriture d'une rare densité, elle analyse, elle débusque sans relâche des êtres perdus, sortis de leur vie, contraints par des situations qui les dépassent. Elle les cerne de si près qu'ils nous deviennent familiers et "aimables". Une superbe écriture minutieusement élaborée, parfaitement maîtrisée qui laisse le lecteur abasourdi et admiratif le livre refermé.

    Editions Gallimard 2013 (403 pages)

    Marie Ndiaye est née le 4 juin 1967, enfant métisse d'une mère Beauceronne et d'un père Sénégalais. Elle commence à écrire dès l'âge de 12 ans. En 1984 elle dépose son premier manuscrit aux Editions de Minuit où Jérôme Lindon décide immédiatement de le publier. Son oeuvre abondante (romans, théâtre, nouvelles) fût couronnée par le Prix Fémina pour Rosie Carpe (2001) et le Prix Goncourt pour Trois femmes puissantes (2009)

    fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Ndiaye
    www.telerama.fr>le fil livres>tous les livres
    www.lexpress.fr/.../ladivine-de-marie-ndiaye-entre-realisme.