lundi 7 janvier 2013

Les lisières de Olivier Adam

     Comment construire sa vie quand on est un "être périphérique" ?

    Depuis six mois, chaque dimanche soir Paul Steiner reconduit Manon et Clément chez leur mère dont il est séparé. Moment difficile, il le sait, parce que les enfants vont lui manquer et qu'il est toujours amoureux de Sarah qui lui a demandé de quitter la maison, lasse de le porter, impuissante à le retenir de sombrer. Pourtant leur arrivée en Bretagne avait sembler donner sens à la vie de cet écrivain et scénariste de quarante ans, mais c'était sans compter avec "La Maladie" qui l'avait rattrapé.

    "... je m'en rendais compte à présent, depuis une douzaine d'années je n'avais fait que ça, fuir la douleur et la dépression, tenter de la semer en m'éloignant, tenter de la noyer dans l'eau de mer, tenter de l'ensevelir sous des tonnes d'amour et l'obligation de tenir et d'être debout que vous intimait le fait d'être père." (p.161)

    Appelé au chevet de sa mère hospitalisée, Paul revient dans cette banlieue parisienne où il est né, pour veiller sur son père, ancien ouvrier peu bavard, qui l'accueille sans grand enthousiasme. Il retrouve aussi son frère vétérinaire, marié à une avocate, avec qui il n'avait que d'épisodiques contacts.
    De retour dans le quartier où il a grandi, Paul va replonger dans ses souvenirs, renouer avec ses anciens copains de collège qui s'en sortent plus ou moins bien, revoir les filles qui habitaient ses rêves d'adolescent. Retrouver les femmes et les hommes qu'ils sont devenus et constater qu'il a eu de la chance et qu'il s'en est plutôt bien sorti.

    "Mon enfance, les territoires où elle a eu lieu, la famille où j'ai grandi m'ont défini une fois pour toutes et pourtant j'ai le sentiment de ne pas leur appartenir, de ne pas leur être attaché. Les gens, les lieux. Du coup c'est comme si je me retrouvais suspendu dans le vide, condamné aux limbes." (p.338)

    Et voici Paul assis entre deux mondes : celui de son enfance dont il s'est exclu et celui de son travail où il n'a pas su totalement s'intégrer. Ligoté par le remord d'avoir renié l'un au profit de l'autre, il navigue en "lisière", toujours en fuite à la recherche d'une identité et d'un lieu où habiter sa vie.

    "...Ecrire avait toujours été pour moi le seul moyen de me connecter au monde, de le sentir, d'en éprouver la texture, de m'assurer de son existence, et de la mienne au passage..." (p.22)

    Le salut de l'auteur serait donc dans l'écriture, occasion de se remettre en question, de reconsidérer sa vie. Une démarche qui n'est pas sans risques mais qui lui permet, aussi, de puiser matière pour nourrir ses romans : "je ne fais pas de l'autobiographie mais tout trouve racine dans ce que j'ai pu observer au cours de ma vie."*

    Sans se priver de fustiger la société toujours pressée de catégoriser tout un chacun en l'enfermant dans une classe sociale dont il ne pourra s'extraire que difficilement, Olivier Adam témoigne avec lucidité et pertinence des dérives sectaires de certaines de nos institutions. D'une écriture alerte et vivante, il captive le lecteur avide de connaître la fin de son histoire.

Editions Flammarion 2012 (454 pages)
*(Réponse donnée par l'auteur à François Busnel, interview publiée dans Lire, sept. 2012)

    Olivier Adam est né en 1974 à Draveil où il a grandi. Après avoir vécu à Paris, il s'installe dans les environs de Saint-Malo. Il publie : Je vais bien, ne t'en fais pas (Dilettante 2000), Passer l'hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, A l'abri de rien (Prix France/télévision 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (Prix RTL/Lire 2009) et Le coeur régulier chez l'Olivier (2011)
fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Adam_(écrivain
www.francetv.fr › AccueilActuLivresRomans

lundi 31 décembre 2012

"Oh..." de Philippe Djian

            

    Michèle, la cinquantaine assumée, divorcée, mère d'un fils de vingt-cinq ans qui n'en finit pas de "grandir", vit dans une banlieue résidentielle et tranquille. Tableau banal d'une vie sans histoire jusqu'au jour où Michèle est agressée chez elle par un homme cagoulé qui la viole.
    Si elle décide de garder le secret, elle constate très vite que sa mésaventure suscite chez elle des réactions pour le moins inattendues, des réactions ambiguës, mélange d'attirance et de répulsion pour son violeur.
    C'est avec sa maîtrise habituelle que Philippe Djian met ses personnages, plus vrais que nature, dans des situations qui lui permettent d'explorer les mystères de l'âme humaine. La fin brutale mais plausible nous rappelle que lorsque l'inconscient est déverrouillé, les pulsions sont susceptibles de devenir difficilement contrôlables.

           Editions Gallimard 2012

mardi 11 décembre 2012

Mother de Luc Lang

                                 Une trinité sous haute influence !

    Le père, la mère, le fils, une étrange association "fabriquée" par la mère et soumise aux vicissitudes imprévisibles de sa folie.

    "La force de la mère n'est pas d'être une personne qui s'active sans une direction donnée et qu'on peut observer de l'extérieur avec plus ou moins d'intérêt ou d'indifférence, la mère est un milieu, un mode d'existence qui décide de la clé et de l'octave à partir desquelles se développent le chant et la musique. Le père et le fils entonnent à l'unisson, avec plus ou moins de résistance, de quant-à-soi, mais la mère les tient et les contient dans sa partition, c'est elle qui structure l'univers et décide des rythmes du temps."
                                                                                                  (pages 197-198)
    Ces quelques lignes sont le sésame de ce roman à l'écriture dense et continue construit en trois parties. Au lecteur de superposer ces trois strates pour accéder à la totale compréhension du récit et en saisir toute la subtilité et la profondeur d'analyse.

    Le récit commence à la naissance du fils et se termine à la mort de la mère. "Les amours", "Les nourritures", "les guerres", c'est ainsi que l'auteur aborde, selon des angles différents, l'histoire d'Andrée, mère délirante, inapte au bonheur, engluée dans " une folie de la résistance et de la rébellion, une sorte de folie libératrice". (dixit Luc Lang)
    Malgré ses effets délétères, cette folie n'empêchera pas la cohésion du clan et la fidélité du père et du fils portée par un amour indéfectible pour la mère. Robert, l'homme-rocher, qui jamais ne fera défaut, saura toujours encaisser les coups et rester le pilier que le fils  s'était choisi afin de combler l'absence d'un géniteur qu'il n'a pas connu.
    Admirable acceptation du père et du fils, essayant de comprendre et de ne pas juger une femme en quête d'un impossible bonheur. Et quand la mère, en désespoir de cause, essaiera de les séparer, toutes ses tentatives seront vouées à l'échec.

    "Comment a-t-elle pu, du fond le plus reptilien de son projet cannibale, comment a-t-elle pu, comme animée d'un autre instinct cette fois plus lumineux et plus vital, élire pour amant et mari, et choisir pour père de son enfant, un homme aussi sûr, aussi fiable que Robert ? Un homme qui sauve des enfers ce couple délétère de la mère et du fils ?" (page 287)

    Si certaines scènes sont éprouvantes et nous laissent sans voix, certaines situations sont carrément comiques. Lisant ces pages d'une troublante vérité, le lecteur est en droit de se demander quelle part du vécu de l'auteur habite cette narration ?
    "Ce n'est pas une autobiographie. Le livre est lié à certaines circonstances de ma vie personnelle et à la mort de ma mère en particulier."
    C'est la réponse de Luc Lang à la question posée par Augustin Trapenard lors d'un entretien du "Carnet d'or" sur France Culture.

    Editions Stock, 2012


    Luc Lang est né à Suresnes en 1956. Quelques titres :
  • Voyageur sur la ligne d'horizon Gallimard 1988 (Prix Jean Freustié 88)
  • Furies Gallimard 1995
  • Mille six cents ventres Gallimard 1998 (Goncourt des lycéens 1998)
  • Les indiens Stock 2001
  • La fin des paysages Stock 2006
  • Cruels,13 Stock 2008
  • Esprit chien Stock 2010

      fr.wikipedia.org/wiki/Luc_Lang
     www.la-croix.com/.../Une-inconfortable-etreinte-_NG_-201...
    www.humanite.fr/culture/luc-lang-portrait-en-3d-504387 

                                                                                      

mercredi 21 novembre 2012

Autobiographie des objets de François Bon

             


    Les objets auraient donc une vie ? Certains ont une histoire intimement liée à la nôtre. François Bon en donne, dans son Autobiographie des objets, la preuve éclatante : miroir, Telefunken, le litre à moules, jouets, la caisse aux grenouilles, voitures à pédales, règle à calcul, la toise, panonceau Citroën, pattes d'eph, fournisseurs et ronds de serviettes ... J'arrêterai là mon énumération, simple aperçu des objets qui ont marqué son existence.
    Tous ces objets qui ont jalonné sa jeunesse sont prétexte à remonter le temps, ouvrir sa mémoire, évoquer ses grands-parents, ses parents et ressusciter la vie en cette campagne vendéenne éloignée de la ville et de ses influences.
    François Bon fait ici travail d'ethnologue, témoin d'une époque révolue où l'on savait prendre son temps, où la consommation ne gérait pas encore les vies. Parfois, il me semble entendre dans ce récit comme un soupçon de nostalgie.

      Editions du Seuil 2012 (245 pages)

mercredi 14 novembre 2012

Exercices de survie de Jorge Semprun

                   


    Emouvant et rassurant que ces mots nous parviennent par-delà la disparition de l'auteur.
    "Exercices de survie", perpétuelle obsession d'un homme condamné à la clandestinité. Comment gérer chaque jour une existence contrainte et polluée par l'angoisse de l'erreur fatale. L'erreur qui conduira à l'arrestation et à l'inévitable torture ?
    La torture ? Elle plombe les pages de ce récit parce qu'elle est menace permanente. Torture, à la réalité incommunicable, quand le "torturé" découvre que son corps, entité à part entière, est susceptible d'échapper à son contrôle et qu'il risque de prendre le pas sur son pouvoir de décision quand il n'aura plus que "la perspective lisse et glaciale de la mort."
    "C'est une expérience de solidarité autant que de solitude. Une expérience de fraternité, il n'y a pas de mot plus approprié."
     C'est ainsi que Jorge Semprun grandit la torture.
    Ces pages, écrites avec pudeur et retenue, rejoignent tous les autres témoignages qui nous permettent de ne pas oublier et de saluer tous ceux qui continent à résister.

    Editions Gallimard 2012 (110 pages)