mercredi 14 novembre 2012

Exercices de survie de Jorge Semprun

                   


    Emouvant et rassurant que ces mots nous parviennent par-delà la disparition de l'auteur.
    "Exercices de survie", perpétuelle obsession d'un homme condamné à la clandestinité. Comment gérer chaque jour une existence contrainte et polluée par l'angoisse de l'erreur fatale. L'erreur qui conduira à l'arrestation et à l'inévitable torture ?
    La torture ? Elle plombe les pages de ce récit parce qu'elle est menace permanente. Torture, à la réalité incommunicable, quand le "torturé" découvre que son corps, entité à part entière, est susceptible d'échapper à son contrôle et qu'il risque de prendre le pas sur son pouvoir de décision quand il n'aura plus que "la perspective lisse et glaciale de la mort."
    "C'est une expérience de solidarité autant que de solitude. Une expérience de fraternité, il n'y a pas de mot plus approprié."
     C'est ainsi que Jorge Semprun grandit la torture.
    Ces pages, écrites avec pudeur et retenue, rejoignent tous les autres témoignages qui nous permettent de ne pas oublier et de saluer tous ceux qui continent à résister.

    Editions Gallimard 2012 (110 pages)


dimanche 4 novembre 2012

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

                       Bienvenues, mesdemoiselles japonaises !

    Bienvenues pour qui ? Pour les Japonais qui les attendent de l'autre côté de l'océan dans cette Amérique qui ne sera pas l'Eldorado qu'elles imaginent.
    Bienvenues pour elles qui partent, vendues par des parents qui n'ont pas eu le choix, pleines d'espoir pour une vie que les "maris" leur ont fait miroiter dans des lettres mensongères ?
    Bienvenues sur cette terre d'accueil qui fera d'elles des exilées sans aucun espoir de retour ?
    Bienvenues pour une première nuit qui, le plus souvent, ne sera que soumission. Soumission, maître-mot qui gère leur vie d'épouses transformées en main-d'oeuvre corvéable à merci. Travail harassant, exécuté sans une plainte, qui ne les dispensera pas d'élever des enfants sans grand espoir d'avenir.
    Pearl Harbor ! Et la guerre que l'on sait. Les Japonais sont devenus des traîtres. Peu à peu certains ont disparu, emmenés de force, sans ne plus jamais donner de nouvelles. Un jour les maisons se sont vidées et tous les Japonais sont partis.

    "Un an plus tard, toute trace de leur présence a disparu de notre ville ou presque. Des étoiles d'or scintillent à nos fenêtres. [...] Nous parlons rarement d'eux désormais, bien que nous arrivent de temps à autre des nouvelles depuis l'autre côté des montagnes. [...] Tout ce que nous savons c'est que les Japonais sont là-bas quelque part, dans tel ou tel lieu, et que nous ne les reverrons sans doute jamais plus en ce bas monde." (p.139)

    C'est un roman-choral, le chant de misère et de souffrance d'un peuple qui perd son identité. Volonté assumée de l'auteur de ne privilégier aucun personnage en particulier. Des noms, certes, que l'on peine à retenir parce qu'ils ne nous sont pas familiers. Mais qu'importe, l'auteur reste toujours dans l'anonymat, dans le collectif : ils, elles, certaines, certaines d'entre nous, le patron, leurs vergers, leurs champs ... La litanie des mots scande le récit comme la litanie des jours scande leur vie sans changement, sans projet, sans rêve et sans avenir.

    Editions Phébus 2012 (142 pages)

    Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre pour se consacrer pleinement à l'écriture. En 2002, elle publie son premier roman Quand l'empereur était un dieu (Phébus 2004- 10/18, 2008) qui remporte immédiatement un grand succès. Son deuxième roman, Certaines n'avaient jamais vu la mer, à reçu le PEN/Faulkner Award for fiction.

    www.lexpress.fr/.../certaines-n-avaient-jamais-vu-la-mer-par-julie-otsuka

samedi 27 octobre 2012

Brèves de...lecture (1)

            La montagne de Jean-Noël Pancrazi

Un livre tout en délicatesse et retenue, où l'auteur raconte la guerre d'Algérie et l'histoire de ses petits copains partis dans la montagne pour une équipée sans retour. Parce qu'il avait refusé de les accompagner la culpabilité d'être encore vivant empoisonnera toute son existence. Quand il quittera son pays pour la France, il éprouvera le sentiment de les abandonner une seconde fois. L'écriture reste toujours discrète, sans esprit de revanche et sans jamais émettre de jugement.
          Editions Gallimard 2012


            Lame de fond de Linda Lé

Trois femmes et un homme qui soliloque dans son cercueil, sont les personnages de ce roman qui se cherchent, se croisent, se trouvent, s'aiment et se déchirent, en un mot essaient de vivre tout simplement. Linda Lé, avec sensibilité et respect, conduit ses personnages tout au long d'une journée qui n'en finit pas de durer.
         Editions Bourgois 2012

jeudi 4 octobre 2012

Home de Toni Morrison

         Se perdre, rentrer au pays, refermer la boucle et, enfin, trouver la paix !

    Il rentre de Corée. A Lotus (Géorgie) la guerre était la seule perspective d'avenir pour les garçons aventureux. Parti avec ses deux copains, il rentrera seul. Incapable de retourner au pays sans eux, hanté par ce qu'il a vécu, il sombre dans l'alcool et la violence malgré les petits boulots et l'accueil que Lily lui propose.
     "Venez vite. Elle mourra si vous tardez." C'est ce que dit la lettre de Sarah et c'est de Cee qu'elle parle. Cee, la petite soeur qui a grandi sous sa protection et qui un jour est partie à la ville vivre un mariage malheureux. Dans l'obligation de travailler, elle avait accepté de rentrer au service du patron de Sarah médecin sans scrupule, inventeur douteux, adepte d'expériences dangereuses.
     Cette lettre, véritable électrochoc, provoque le sursaut dont Frank avait besoin pour sortir du marasme qui risquait de l'anéantir. Afin de sauver Cee, il entame un voyage difficile pour  la ramener au pays où  la communauté des femmes va se battre pour la remettre sur pieds. Pour  meubler l'attente d'une guérison incertaine, il décide de réparer la maison de leurs parents. C'est d'un commun accord qu'ils viendront, quand elle sera guérie, y vivre tous les deux.

    L'Amérique de l'après-guerre, les années 1950, la guerre de Corée, le maccarthysme et la ségrégation contre les noirs, c'est dans ce décor que Toni Morrison campe ses personnages sans jamais dire s'ils sont noirs ou blancs, sans jamais les opposer ou les juger,  semant de discrets indices pour nous mettre sur le chemin de la vérité. Dans ce roman à deux voix, le personnage et le narrateur, l'un revenant sur un passé douloureux, l'autre témoin d'une actualité brûlante, s'acheminent vers  la renaissance d'un soldat qui à son retour dût livrer une tout autre bataille. C'est Cee qui l'accompagnera dans sa quête d'une rédemption tant souhaitée.

    Toni Morrison nous donne une leçon de sobriété : restant à distance de ses personnages, elle pose sur la société américaine un regard apaisé mais toujours aussi lucide. Elle l'avoue, elle donne plus à sentir qu'à voir. " J'ai appris aussi à décrire et à faire sentir les choses, et surtout à ne pas commenter ou interpréter, au risque d'ennuyer le lecteur." C'est aussi de volonté délibérée qu'elle travaille à "écrire moins et dire davantage".

    Lisant ce livre, je me suis souvenue du premier roman de Madame Morrison : deux voix, deux petites filles, l'une noire, l'autre blanche, deux typographies différentes qui s'écrivaient en alternance. C'était "L'Oeil le plus bleu", nous étions en 1994.

    Editions Christian Bourgois 2012 (153 pages)

    Les propos de Madame Morrison ont été recueillis par Nathalie Crom lors d'une interview publiée dans Télérama le 22/08/2012

    Toni Morrison, Chloé Anthony Wofford est née le 18 février 1931 à Lorain (Ohio), dans une famille ouvrière de quatre enfants. Elle s'intéresse très vite à la littérature. En 1958, elle épouse Howard Morrison, elle aura deux enfants. En 1964 ils divorcent et elle s'installe à Syracuso.
    1970 L'oeil le plus bleu - 1973 Sula - 1977 Le chant de Salomon - 1981 Tar Baby -
    1987 Beloved - Prix Pulitzer en 1998 - 1992 Jazz - 1994 Paradis - 2003 Love - 2008 Un Don.
    1993 Le Prix Nobel de littérature lui fût attribué.

 fr.wikipedia.org/wiki/Toni_Morrison
www.lexpress.fr/.../toni-morrison-les-quatre-livres-à-lire-en....

jeudi 13 septembre 2012

Les Hautes Falaises, Le Séjour à Chenecé ou les Quartiers d' Hiver (2 et 3) de Jean-Paul Goux

   A la fin de l'Embardée, nous avons laissé Simon anéanti par la décision de ses parents de transformer l'appartement en quatre logements destinés à la vente. Volonté de "la faucheuse à deux têtes" de faire disparaître une époque qui lui tenait à coeur.

   Les Hautes Falaises.

   Quarante années plus tard, Simon reçoit un coup de téléphone surprenant : "C'est Bastien à l'appareil..." La voix lui semble familière mais le prénom n'évoque rien pour lui. "Le Port de Grâce, Le Funi, L'Epine." Et la mémoire lui revient : le camarade d'école, le copain des années de lycée, la rupture brutale et inexpliquée de leur amitié à la fin de la terminale. L'Epine, c'est dans cette abbaye propriété de la famille de Bastien que ce dernier désire le rencontrer. Intrigué, désireux de comprendre les raisons qui motivent cette rencontre, Simon accepte de s'y rendre : possibilité inattendue de connaître, enfin, ce lieu de vacances idylliques dont il a rêvé dans ses années lycéennes en écoutant les dires enthousiastes de Bastien. Lieu d'autant plus idéalisé que l'autorisation d'y séjourner lui fût toujours refusée par des parents engoncés dans un conformisme hors de propos.

   Le Séjour à Chenecé.

   "Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l'Epine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire,..."
   Gardien, il en sera aussi l'ermite, le reclus volontaire en quête d'une identité qui se dérobe et d'un temps qui s'écoule sans qu'il puisse le maîtriser. A la dérive dans l'immensité de l'Abbaye, sa déambulation deviendra peu à peu exploration. Il va apprivoiser les lieux, apprécier leur beauté et découvrir "l'armoire" où il se réfugie pour "nébuler" dans la plus parfaite des solitudes. La lecture d'une légende lui apprendra qu'il ne fût pas le seul à vivre "dans sa propre maison comme un inconnu". C'est alors qu'il réalisera qu'il a trouvé un frère à sa mesure.

   Dans les récits de Jean-Paul Goux, les lieux ont autant d'importance, sinon plus, que les personnages. D'une écriture foisonnante, fouillée, précise dans les moindres détails, qu'il soit dans le domaine "du dehors" ou dans celui "du dedans", le lecteur saisit vite l'influence de l'un sur l'autre. Pas de doute c'est le lieu qui façonne les personnages. Le secret, la solitude sont ici l'aboutissement d'une quête de soi et l'accession à une paix de l'âme qui semblait inaccessible.
   Si l'écriture au départ peut sembler déroutante, singulière, au fil des pages le lecteur finit par s'y "couler" et la lecture devient alors plaisir inoubliable.

   Editions Actes Sud 2009 et 2012.