jeudi 4 octobre 2012

Home de Toni Morrison

         Se perdre, rentrer au pays, refermer la boucle et, enfin, trouver la paix !

    Il rentre de Corée. A Lotus (Géorgie) la guerre était la seule perspective d'avenir pour les garçons aventureux. Parti avec ses deux copains, il rentrera seul. Incapable de retourner au pays sans eux, hanté par ce qu'il a vécu, il sombre dans l'alcool et la violence malgré les petits boulots et l'accueil que Lily lui propose.
     "Venez vite. Elle mourra si vous tardez." C'est ce que dit la lettre de Sarah et c'est de Cee qu'elle parle. Cee, la petite soeur qui a grandi sous sa protection et qui un jour est partie à la ville vivre un mariage malheureux. Dans l'obligation de travailler, elle avait accepté de rentrer au service du patron de Sarah médecin sans scrupule, inventeur douteux, adepte d'expériences dangereuses.
     Cette lettre, véritable électrochoc, provoque le sursaut dont Frank avait besoin pour sortir du marasme qui risquait de l'anéantir. Afin de sauver Cee, il entame un voyage difficile pour  la ramener au pays où  la communauté des femmes va se battre pour la remettre sur pieds. Pour  meubler l'attente d'une guérison incertaine, il décide de réparer la maison de leurs parents. C'est d'un commun accord qu'ils viendront, quand elle sera guérie, y vivre tous les deux.

    L'Amérique de l'après-guerre, les années 1950, la guerre de Corée, le maccarthysme et la ségrégation contre les noirs, c'est dans ce décor que Toni Morrison campe ses personnages sans jamais dire s'ils sont noirs ou blancs, sans jamais les opposer ou les juger,  semant de discrets indices pour nous mettre sur le chemin de la vérité. Dans ce roman à deux voix, le personnage et le narrateur, l'un revenant sur un passé douloureux, l'autre témoin d'une actualité brûlante, s'acheminent vers  la renaissance d'un soldat qui à son retour dût livrer une tout autre bataille. C'est Cee qui l'accompagnera dans sa quête d'une rédemption tant souhaitée.

    Toni Morrison nous donne une leçon de sobriété : restant à distance de ses personnages, elle pose sur la société américaine un regard apaisé mais toujours aussi lucide. Elle l'avoue, elle donne plus à sentir qu'à voir. " J'ai appris aussi à décrire et à faire sentir les choses, et surtout à ne pas commenter ou interpréter, au risque d'ennuyer le lecteur." C'est aussi de volonté délibérée qu'elle travaille à "écrire moins et dire davantage".

    Lisant ce livre, je me suis souvenue du premier roman de Madame Morrison : deux voix, deux petites filles, l'une noire, l'autre blanche, deux typographies différentes qui s'écrivaient en alternance. C'était "L'Oeil le plus bleu", nous étions en 1994.

    Editions Christian Bourgois 2012 (153 pages)

    Les propos de Madame Morrison ont été recueillis par Nathalie Crom lors d'une interview publiée dans Télérama le 22/08/2012

    Toni Morrison, Chloé Anthony Wofford est née le 18 février 1931 à Lorain (Ohio), dans une famille ouvrière de quatre enfants. Elle s'intéresse très vite à la littérature. En 1958, elle épouse Howard Morrison, elle aura deux enfants. En 1964 ils divorcent et elle s'installe à Syracuso.
    1970 L'oeil le plus bleu - 1973 Sula - 1977 Le chant de Salomon - 1981 Tar Baby -
    1987 Beloved - Prix Pulitzer en 1998 - 1992 Jazz - 1994 Paradis - 2003 Love - 2008 Un Don.
    1993 Le Prix Nobel de littérature lui fût attribué.

 fr.wikipedia.org/wiki/Toni_Morrison
www.lexpress.fr/.../toni-morrison-les-quatre-livres-à-lire-en....

jeudi 13 septembre 2012

Les Hautes Falaises, Le Séjour à Chenecé ou les Quartiers d' Hiver (2 et 3) de Jean-Paul Goux

   A la fin de l'Embardée, nous avons laissé Simon anéanti par la décision de ses parents de transformer l'appartement en quatre logements destinés à la vente. Volonté de "la faucheuse à deux têtes" de faire disparaître une époque qui lui tenait à coeur.

   Les Hautes Falaises.

   Quarante années plus tard, Simon reçoit un coup de téléphone surprenant : "C'est Bastien à l'appareil..." La voix lui semble familière mais le prénom n'évoque rien pour lui. "Le Port de Grâce, Le Funi, L'Epine." Et la mémoire lui revient : le camarade d'école, le copain des années de lycée, la rupture brutale et inexpliquée de leur amitié à la fin de la terminale. L'Epine, c'est dans cette abbaye propriété de la famille de Bastien que ce dernier désire le rencontrer. Intrigué, désireux de comprendre les raisons qui motivent cette rencontre, Simon accepte de s'y rendre : possibilité inattendue de connaître, enfin, ce lieu de vacances idylliques dont il a rêvé dans ses années lycéennes en écoutant les dires enthousiastes de Bastien. Lieu d'autant plus idéalisé que l'autorisation d'y séjourner lui fût toujours refusée par des parents engoncés dans un conformisme hors de propos.

   Le Séjour à Chenecé.

   "Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l'Epine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire,..."
   Gardien, il en sera aussi l'ermite, le reclus volontaire en quête d'une identité qui se dérobe et d'un temps qui s'écoule sans qu'il puisse le maîtriser. A la dérive dans l'immensité de l'Abbaye, sa déambulation deviendra peu à peu exploration. Il va apprivoiser les lieux, apprécier leur beauté et découvrir "l'armoire" où il se réfugie pour "nébuler" dans la plus parfaite des solitudes. La lecture d'une légende lui apprendra qu'il ne fût pas le seul à vivre "dans sa propre maison comme un inconnu". C'est alors qu'il réalisera qu'il a trouvé un frère à sa mesure.

   Dans les récits de Jean-Paul Goux, les lieux ont autant d'importance, sinon plus, que les personnages. D'une écriture foisonnante, fouillée, précise dans les moindres détails, qu'il soit dans le domaine "du dehors" ou dans celui "du dedans", le lecteur saisit vite l'influence de l'un sur l'autre. Pas de doute c'est le lieu qui façonne les personnages. Le secret, la solitude sont ici l'aboutissement d'une quête de soi et l'accession à une paix de l'âme qui semblait inaccessible.
   Si l'écriture au départ peut sembler déroutante, singulière, au fil des pages le lecteur finit par s'y "couler" et la lecture devient alors plaisir inoubliable.

   Editions Actes Sud 2009 et 2012.

samedi 25 août 2012

L'Embardée ou Les quartiers d'hiver de Jean-Paul Goux

                                   Quand un lieu habite la vie d'un homme !

   Dernier d'une lignée de quatre architectes, l'auteur évoque les trois générations qui l'ont précédé et analyse l'empreinte que leurs vies ont laissée sur la sienne.

   L'Embardée, c'est sur cette petite place que Louis Marien, en 1877, choisit de construire un immeuble en forme de U. Le cinquième étage composé d'appartements reliés entre eux sera réservé à la famille : Louis et Emile son fils y logeront. L'auteur n'y a jamais vécu, il "était déjà ailleurs" quand ses parents ont décidé de s'y installer.
   Mais il connaît bien les lieux. Enfant, le jeudi quand il visitait ses grand-parents, il en explorait la vastitude, impressionné par le dédale des couloirs, leur géographie compliquée, les portes dérobées, aimanté par le balcon courant le long de la façade. C'est la-haut, près du ciel et des nuages qu'il vivra ses premiers émois artistiques.
   L'année de ses vingt ans, il reviendra y passer "un glorieux mois d'hiver" qui le "tient encore sous son emprise". Il découvrira la bibliothèque et le cabinet de travail, deux pièces aveugles imaginées par Louis et Emile Marien, lieux de mémoire voués "à la nuit et aux lumières du dedans".

   De ses visites de la ville, commentées par son professeur, il retiendra que Louis et Emile ont été des architectes reconnus. En revanche,"toute la laideur qui a envahi nos villes en l'espace d'une génération, elle est l'oeuvre de la génération de nos pères." On l'aura compris, la préoccupation de l'auteur sera de ne jamais ressembler au sien.

   Ses parents,"ce monstre à deux têtes", enfermés dans un conformisme de classe, ligotés par l'obsession du paraître, mère castratrice et père obtus, toujours dans l'interdiction, cacheront derrière un faux-semblant de liberté, l'habitude de l'humilier et de le désavouer. Système éducatif qui le conduira à l'auto-censure et au désir de passer inaperçu et de vivre "incognito".

   "Vous n'avez pas connu l'appartement de l'Embardée. Ils s'en sont débarrassés, l'été dernier, comme on jette un vieux matelas, sans rien dire, sans même me prévenir, et pas parce qu'ils auraient cru que ça ne pouvait me toucher, uniquement parce qu'ils savaient très bien à quel point ça devait m'atteindre." (p.9)

    L'auteur s'appuie sur une écriture d'une densité et d'une richesse peu communes. Les analyses précises et pointilleuses, quand il est dans l'évocation des personnages, deviennent descriptions "géométriques" et professionnelles quand il nous décrit les lieux et leur architecture. Si parfois l'écriture peut sembler nous submerger de détails, elle ne devient jamais pesante ou ennuyeuse.

   Editions Actes Sud 2005 (188 pages)

   Jean-Paul Goux est né en 1948. Il a enseigné la littérature à l'université de Tours Il vit à Besançon.
                        - Le montreur d'ombres est son 1er roman
                         -Les champs de fouilles : Les jardins de Morgante 1989
                                                               La commémoration 1995
                                                               La maison forte 1999
                          -Les quartiers d'hiver : L'Embardée 2005
                                                             Les Hautes falaises 2009
                                                             Le Séjour à Chenecé 2012

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lundi 30 juillet 2012

Rue Darwin de Boualem Sansal

Ecrire pour démêler l'écheveau embrouillé de la vie et atteindre sa vérité.

   "Tout est certain dans la vie, le bien, le mal, Dieu, la mort, le temps, et tout le reste, sauf la Vérité. Mais qu'est-ce que la Vérité ?... Mais devenant certitude, est-elle toujours la Vérité ?...
   C'est de cela que nous allons parler, c'est notre histoire, nous le savons sans le savoir." (p.15)

   Ils sont tous là, à l'hôpital de la Pitie-Salpêtrière, les frères , les soeurs au chevet de leur vieille mère dont la fin est proche. Ils sont là, devenus étrangers parce que séparés depuis longtemps par des routes divergentes qui les ont éparpillés aux quatre coins du monde. Seul  Hédi, le dernier de la fratrie, est injoignable depuis qu'il a "voué sa vie au djihad et à ses folies". Yazid, le narrateur, est toujours resté à Alger et s'est occupé de sa mère. C'est elle, avant de mourir, qui lui demande de retourner rue Darwin et d'aller voir Farroudja.

   "Quelque chose cognait au fond de moi, très loin au fond de moi. un vieux souvenir d'une époque lointaine, d'un autre monde. L'heure du rendez-vous était arrivée." (p.19)

   Pour lui, le temps est venu de démêler les fils d'un passé qu'il a toujours souhaité oublier parce que trop incertain, trop compliqué pour l'enfant qu'il était.
   Il sait qu'il est né dans le bled, à trois cents kilomètres d'Alger, il se souvient qu'il vivait, sous étroite surveillance, dans le "phalanstère" fief de la richissime Djéda sa grand-mère devenue, à la mort de son père, chef du clan des Kadri. Crainte et vénérée Djéda exerce une autorité sans partage et son influence est indiscutable et sans limites. Il est important de préciser que Djéda a fait son immense fortune en gérant des bordels.
   A huit ans, Yazid est enlevé par Farroudja, l'amie de sa mère, et ramené à Alger. Il vit désormais rue Darwin dans le quartier Belcourt véritable ghetto de la pauvreté. Il y vit une adolescence heureuse dans "le quartier qui fonctionne comme un sanctuaire, une matrice douillette qui isole, protège, unit dans une même identité."
   Malgré les événements qui secouent son pays, malgré des conditions de vie qui se dégradent et contrairement à ses quatre frères et soeurs, Yazid n'envisagera jamais de quitter l'Algérie.

   L'écriture, c'est l'arme de l'auteur. L'arme de celui, qui après toutes ces années, refuse soumission et résignation. L'écriture, c'est aussi le moyen de porter l'Histoire d'un peuple à la recherche de l'identité perdue de son pays. Pays qui ne "laisse de répit ni à la vie ni à la mort" et sombre dans un islamisme véritable "pieuvre qui s'insinue partout."
    Je retrouve ici l'écriture dense, convaincante et particulière d'un écrivain qui veut parler vrai, essayer de comprendre pourquoi son peuple, comme le monde, semble courir à sa perte. Des expressions percutantes, parfois gouailleuses et humoristiques allègent le propos et le dédramatisent.
   Si le livre est sous-titré roman, je peux vous assurer, après recherches, qu'il est éminemment autobiographique, ce qui donne encore plus d'impact et de portée à son contenu.

     Editions Gallimard 2011 Prix de la paix des libraires allemands 2011

     Boualem Sansal est né en 1949. Il vit à Boumerdès dans les environs d'Alger. Il fait des études d'ingénieur et un doctorat d'économie. Il est tour à tour enseignant à l'université, consultant en affaires et chef d'entreprise. Il devient directeur général au ministère de l'industrie algérien mais est limogé de son poste en 2003 en raison de ses prises de positions critiques et de ses livres;
    -Le serment des barbares 1999 Prix du premier roman
    -L'enfant fou de l'arbre creux 200 Prix Michel Dard 2001
    -Dis-moi le paradis 2003
    -Harraga 2005
    -Poste restante : Alger, lettres de colère et d'espoir 2007
    -Petite éloge de la mémoire Quatre mille et une année de nostalgie 2007
    -Le village de L'allemand 2008 Grand prix RTL/Lire 2008

rfi.fr/.../20110922-rue-darwin-vie -presque-tronquée-boualem-sansal
www.dailymotion.com/.../xr80q5boualem-sansal-pou

mardi 10 juillet 2012

Des cailloux dans le ventre de Jon Bauer

             L'histoire violente et tendre d'un garçon jaloux et de l'homme déglingué qu'il est devenu !

    Il n'a que huit ans mais il sait qu'il n'est pas facile d'être l'enfant d'une famille d'accueil. Quand Robert arrive, très vite, il a su que les choses allaient devenir compliquées pour lui. Cet enfant battu, malheureux, placé chez eux par le service social, monopolise immédiatement toute l'attention et l'entière sollicitude de ses parents. Entre une mère obnubilée par l'efficacité de son rôle et un père un peu moins complice parce que moins disponible, il se sent délaissé et vit cet abandon comme une profonde injustice. Dépossédé, il ne lui reste plus que la révolte et la violence pour crier sa colère.

    "Je disais que j'avais été adopté, moi, le seul enfant chez nous à ne pas avoir été placé dans une famille d'accueil. Et maintenant que je suis censé être un homme, tout en moi est adopté : mon pays, le récit que je fais de mon passé.
    Même dans mon enfance, je n'étais pas chez moi." (p.7)

    Vingt ans plus tard, l'homme broyé qu'il est devenu revient pour soigner sa mère qui se meurt d'une tumeur au cerveau. Ils se sont perdus depuis si longtemps que les retrouvailles sont difficiles. Les souvenirs qui rouvrent les cicatrices d'un passé douloureux, la maladie qui embrume le cerveau de sa mère rendent leur rapprochement très improbable. Perturbé par une situation qui le dépasse et qui achève de le déstabiliser il oscille, en permanence, entre pardon et ressentiment.

    "Pendant que je la serre contre moi, je contemple ce jardin si familier. Cette pesanteur familière. Familiale. Tout m'y rappelle cette partie de moi que j'ai essayé si longtemps d'effacer.
    C'est effrayant : si cette part d'ombre a poussé un enfant de huit ans à aller si loin, de quoi suis-je capable à vingt-huit ans ?" (p.51)

    C'est le récit de la souffrance d'un enfant qui voulait grandir trop vite et le récit du désespoir d'un adulte qui n'a pas réussi à y parvenir.
    L'écriture se fait tendre, candide, laisse poindre la clairvoyance et la logique imparables de ce garçon, sans nous faire oublier pour autant, que la révolte couve en permanence et peut exploser quand il a "le ventre écorché en dedans".
    L'écriture devient inquiétude et chagrin pour ce fils qui ne retrouve plus la mère qu'il avait laissée. La culpabilité le ronge, comme la tumeur ronge le cerveau de sa mère : "la noix sur le scanner", c'est lui ! Partagé entre l'amour et la haine, la peine et la rancoeur, il sombre dans un délire macabre, cri de souffrance d'un homme qui ne peut pas guérir de son enfance.

    "Mon enfance me hante comme mes poings hantent mes mains"

    Un livre brutal où sourd tant de désespoir qu'il bouscule le lecteur, le submerge sans jamais le laisser indifférent. En un mot, une lecture dont il ne sort pas indemne et qu'il n'est pas prêt d'oublier.

    Rocks in the Belly 2010
    Editions Stock 2012 traduit de l'anglais (Australie) par Virginie Buhl  (355 pages)

    Jon Bauer est né en 1974 en Angleterre. Installé depuis dix ans en Australie.
    Des cailloux dans le ventre est son 1er roman (Prix du 1er roman décerné par les libraires indépendants australiens)

   www.editions-stock.fr/.../stock-auteur-000000090666-Jon-Bauer-bio
    www.telerama.fr>le fil de livres>