mardi 5 juin 2012
1Q84 Livre 3 (octobre-décembre) de Haruki Murakami
"La ligne de partage entre le monde réel et l'imaginaire est devenue floue." (p.209)
C'est avec impatience et curiosité que j'ai abordé la lecture du Livre 3. Mon attente ne fut en rien déçue. J'ai retrouvé avec plaisir les personnages des Livres 1et2, en particulier Aomamé qui au dernier moment a renoncé à son geste suicidaire et, ainsi réintégré sa place dans l'intrigue. Comment Murakami aurait-il pu l'abandonner sur le bord du périphérique ?
De plus, il nous gratifie d'un nouveau protagoniste : Ushikawa, le détective commandité par Les Précurseurs pour retrouvé l'assassin du Leader. Affreux petit bonhomme "tordu" éminemment antipathique, c'est un redoutable limier. S'il travaille en solitaire, il sait se faire invisible, choisir ses planques, attendre pendant des heures. Fin psychologue, il tire profit de la plus petite observation et échafaude ainsi des déductions imparables sans jamais se tromper.
Murakami continue de nous promener d'un monde à l'autre, du réel à l'imaginaire, s'attarde, peaufine l'étude minutieuse du comportement et des motivations de ses personnages. Il sème tout au long de ses pages de petits cailloux, indices discrets pour suggérer au lecteur attentif les réponses aux questions qu'il ne cesse de se poser. Alors, entré dans ce monde parallèle, le lecteur devient complice de l'auteur et admet, sans broncher, qu'il puisse se passer de "drôles de choses" pendant une certaine nuit d'orage !
" ...Aomamé guida la main de Tengo et la fit se poser sur le bas de son ventre, par-dessus son manteau.
Tengo retint son souffle, en quête d'un signe de la vie qui était tapie là. Ce n'était encore qu'un être minuscule. Mais sa paume put en percevoir la chaleur
"Où allons-nous ensuite ? Toi et moi et la petite chose.
-Quelque part qui n'est pas ici, dit Aomamé. Dans un monde où il n'y a qu'une lune. Notre lieu d'origine. Là où les Little People n'ont pas de puissance." (p. 509)
Editions Belfond 2010 traduit du japonais par Hélène Morita 2012
vendredi 11 mai 2012
La tristesse des anges de Jon Kalman Stefansson
"...ils progressent grâce à cet entêtement aussi admirable que vain, caractéristique de ceux qui vivent à la limite du monde habitable." (p17)
Souvenez-vous, en juillet 2011, j'étais venue vous parler d'un premier roman traduit en français :"Entre ciel et terre" de Jon Kalman Stefansson. L'occasion, en abordant la littérature islandaise, de découvrir une île au relief tourmenté et aux conditions climatiques extrêmes. L'auteur, d'un bond d'une centaine d'années en arrière, nous immergeait dans un monde où la longueur et la rudesse des hivers remettent perpétuellement en question la survie de ses habitants.
Dans "La tristesse des anges" nous retrouvons le gamin à l'auberge du village où il a trouvé refuge et protection. Chaque jour, il fait la lecture au capitaine aveugle et ronchon, continuant ainsi d'explorer le monde des livres, d'apprivoiser la magie des mots quand ils disent, quand ils consolent.
"...Il plonge son regard à travers les mots et chaque chose devient neuve, sans doute sont-ce eux qui, plus que tout, transforment le monde." (p61)
Nous sommes en avril dans un printemps qui se refuse à venir et maintient l'Islande dans un hiver qui ne veut pas mourir et lance ses derniers assauts de blizzard et de neige.
C'est donc tout naturellement à la buvette que Jens le postier vient demander de l'aide. Ouvrant la porte, le gamin découvre un homme sur son cheval transformés en une monstrueuse statue de glace. La "séparation" ne sera pas aisée, mais le postier sait, que cette fois encore il a échappé au pire.
Jens repart le lendemain accompagné du gamin. Bizarre association que ces deux êtres qui n'ont pas grand-chose en commun. L'un, grand et solide gaillard taiseux par peur des mots, l'autre, à peine un homme, amateur de poésie se murmure des vers de Shakespeare quand le courage vient à lui manquer.
Au cours de leur périple, les rencontres sont rares : un fermier qui cherche son troupeau, un autre qui erre sur la lande puis disparaît. Quelques haltes dans des fermes où ils partagent la misère de leurs occupants et d'où ils repartent à peine réchauffés.
Puis vient le temps de l'extrême lassitude, du désir d'abandon, là, dans cette neige qui ne demande qu'à les accueillir pour un sommeil trompeur, le temps de l'ultime sursaut qui les remet debout et en marche pour la dernière étape.
"Ils sont maintenant si loin sur la lande qu'ils n'appartiennent plus au monde des hommes, ils sont un morceau de désert et de ciel en été, la dureté et la mort en hiver. Ils avancent à grand-peine, ils s'épuisent, mais ne peuvent s'arrêter, il n'y a aucun endroit où s'abriter..." (p329)
L'écriture dense du romancier laisse poindre la sensibilité du poète. Eblouissante narration qui jamais ne se répète, se tient à hauteur des hommes que la nature renie et grandit à la fois. Dans ce monde glacial, l'auteur laisse affleurer une sensualité bien présente même si elle semble, le plus souvent, sommeiller sous la neige.
Paru en Islande en 2009
Editions Gallimard 2011 traduit de l'islandais par Eric Boury (378 pages)
Jon Kalman Stefansson est né le 17/12/1963 à Reykjavik en Islande
La tristesse des anges est son 2ème roman traduit en français après Entre ciel et terre.
Nous attendons le T3 de cette trilogie.
www.lexpress.fr/.../jon-kalman-stefansson
lundi 26 mars 2012
1Q984 de Haruki Murakami
"Que cela me plaise ou non, je me trouve à présent dans l'année 1Q84. L'année 1984 que je connaissais n'existe plus nulle part. Je suis maintenant en 1Q84."
Aomamé Livre 1 (page200)
La dernière oeuvre de l'auteur se décline en trois livres :
-Livre 1 Avril-Juin
-Livre 2 Juillet-Septembre
-Livre 3 Octobre-Décembre
Je viens d'achever les deux premiers Livres et sans attendre d'avoir lu le troisième, il m'a semblé urgent de venir partager avec vous le plaisir, le bonheur devrais-je dire, que cette lecture m'a procuré.
Pour qui connaît un peu le monde narratif de Murakami, il ne sera pas surpris de devoir laisser de côté sa logique pour entrer dans un monde étrange, fictionnel et mystérieux. Un monde parallèle où l'homme perd tout pouvoir décisionnel et le contrôle de son destin.
Bien sûr, le lecteur averti ne manquera pas de faire le rapprochement avec le roman "1984" de George Orwel : le romancier anglais y développe l'histoire de Big Brother adepte d'une technique moderne de surveillance dans un univers totalitaire.
Mais revenons à "1Q84", Murakami met en scène deux héros qui interviennent en alternance sans jamais se rencontrer.
Aomamé, jeune femme de trente ans professeur d'arts martiaux et de stretching, tueuse professionnelle, exécute ses contrats avec un pic à glace de sa fabrication. La mort de ses "clients", instantanée, indolore et indécelable a pour but de punir des hommes coupables d'avoir violenté des femmes ou des enfants.
Tengo Kawana, vingt-neuf ans, homme prudent et raisonnable, professeur de mathématiques et écrivain à ses heures n'a pas encore publié de romans. S'il garde en mémoire un souvenir très précis de sa mère disparue, souvenir d'une scène observée de son berceau, il reste marqué par les démarches dominicales de son père qui collectait la redevance de la télé NHK et qui exigeait d'être accompagné par son fils
Tengo et Aomamé, enfants, s'étaient retrouvés pour une brève période dans la même classe. Ils n'oublieront jamais cette rencontre muette, cette histoire sans parole, lien-souvenir qui les habitera toute leur vie.
Bien sûr, d'autres personnages gravitent autour de ces deux héros : la vieille femme justicière et Tamaru son garde du corps, Ayumi l'amie policière d'Aomamé, Komatsu l'éditeur en vue, toujours en retard à ses rendez-vous, Tsubasa la protégée de la vieille femme, le père de Tengo vieil homme en fin de vie, Fukaéri auteur de "La chrysalide de l'air", récit autobiographique qui va déchaîner passions et curiosité...
Mais surtout , le lecteur va devoir accepter de passer de l'autre côté, du côté de l'irrationnel, imaginer une secte mystérieuse avec un Leader au pouvoir étrange, la ville des chats qui ne vit que la nuit, le ciel où certains privilégiés y voient deux lunes, le monde des Little-People qui gèrent les apparitions des chrysalides de l'air.
D'une écriture serrée, minutieuse qui sait prendre son temps, Murakami entre dans l'intime de ses personnages, les rend ainsi vivants, proches et attachants. S'il tend souvent vers le fantastique, le mystérieux, il replonge régulièrement le lecteur dans une réalité où il ne se prive pas de fustiger un certain fondamentalisme et la violence faite aux femmes.
"Enfin, il allongea résolument la main, toucha la main de la fillette allongée dans la chrysalide de l'air. Il posa délicatement sa main sur la sienne, sa grande main d'adulte. Cette petite main, jadis, qui avait serré avec force la main du Tengo de dix ans."
Tengo Livre 2 (page 524)
Editions Belfond (2009) traduit du japonais par Hélène Morita (2011)
Hruki Murakami est né à Kobé au Japon en 1949.
Il pratique la discrétion médiathique en étant très avare d'interwievs et en refusant d'être filmé.
Féru de musique il a tenu un bar de jazz à Tokyo de 1974 à 1981.
Il fut découvert en France en 1990.
Voici quelques titres de ses romans traduits en français :
Aomamé Livre 1 (page200)
La dernière oeuvre de l'auteur se décline en trois livres :
-Livre 1 Avril-Juin
-Livre 2 Juillet-Septembre
-Livre 3 Octobre-Décembre
Je viens d'achever les deux premiers Livres et sans attendre d'avoir lu le troisième, il m'a semblé urgent de venir partager avec vous le plaisir, le bonheur devrais-je dire, que cette lecture m'a procuré.
Pour qui connaît un peu le monde narratif de Murakami, il ne sera pas surpris de devoir laisser de côté sa logique pour entrer dans un monde étrange, fictionnel et mystérieux. Un monde parallèle où l'homme perd tout pouvoir décisionnel et le contrôle de son destin.
Bien sûr, le lecteur averti ne manquera pas de faire le rapprochement avec le roman "1984" de George Orwel : le romancier anglais y développe l'histoire de Big Brother adepte d'une technique moderne de surveillance dans un univers totalitaire.
Mais revenons à "1Q84", Murakami met en scène deux héros qui interviennent en alternance sans jamais se rencontrer.
Aomamé, jeune femme de trente ans professeur d'arts martiaux et de stretching, tueuse professionnelle, exécute ses contrats avec un pic à glace de sa fabrication. La mort de ses "clients", instantanée, indolore et indécelable a pour but de punir des hommes coupables d'avoir violenté des femmes ou des enfants.
Tengo Kawana, vingt-neuf ans, homme prudent et raisonnable, professeur de mathématiques et écrivain à ses heures n'a pas encore publié de romans. S'il garde en mémoire un souvenir très précis de sa mère disparue, souvenir d'une scène observée de son berceau, il reste marqué par les démarches dominicales de son père qui collectait la redevance de la télé NHK et qui exigeait d'être accompagné par son fils
Tengo et Aomamé, enfants, s'étaient retrouvés pour une brève période dans la même classe. Ils n'oublieront jamais cette rencontre muette, cette histoire sans parole, lien-souvenir qui les habitera toute leur vie.
Bien sûr, d'autres personnages gravitent autour de ces deux héros : la vieille femme justicière et Tamaru son garde du corps, Ayumi l'amie policière d'Aomamé, Komatsu l'éditeur en vue, toujours en retard à ses rendez-vous, Tsubasa la protégée de la vieille femme, le père de Tengo vieil homme en fin de vie, Fukaéri auteur de "La chrysalide de l'air", récit autobiographique qui va déchaîner passions et curiosité...
Mais surtout , le lecteur va devoir accepter de passer de l'autre côté, du côté de l'irrationnel, imaginer une secte mystérieuse avec un Leader au pouvoir étrange, la ville des chats qui ne vit que la nuit, le ciel où certains privilégiés y voient deux lunes, le monde des Little-People qui gèrent les apparitions des chrysalides de l'air.
D'une écriture serrée, minutieuse qui sait prendre son temps, Murakami entre dans l'intime de ses personnages, les rend ainsi vivants, proches et attachants. S'il tend souvent vers le fantastique, le mystérieux, il replonge régulièrement le lecteur dans une réalité où il ne se prive pas de fustiger un certain fondamentalisme et la violence faite aux femmes.
"Enfin, il allongea résolument la main, toucha la main de la fillette allongée dans la chrysalide de l'air. Il posa délicatement sa main sur la sienne, sa grande main d'adulte. Cette petite main, jadis, qui avait serré avec force la main du Tengo de dix ans."
Tengo Livre 2 (page 524)
Editions Belfond (2009) traduit du japonais par Hélène Morita (2011)
Hruki Murakami est né à Kobé au Japon en 1949.
Il pratique la discrétion médiathique en étant très avare d'interwievs et en refusant d'être filmé.
Féru de musique il a tenu un bar de jazz à Tokyo de 1974 à 1981.
Il fut découvert en France en 1990.
Voici quelques titres de ses romans traduits en français :
- La course au mouton sauvage, Seuil, 1990
- Chronique de l'oiseau à ressort, Seuil, 2001
- Après le tremblement de terre, 10/18, 2007
- Kafka sur le rivage, Belfond, 2006, 10/18 2010
- Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, Belfond, 2009, 10/18, 2010
- La ballade de l'impossible, Belfond, 2007, rééd. 2011, 10/18 2009
- 1Q84 Livres 1 et 2, Belfond, 2011
- 1Q84 Livre 3, Belfond, 2012
dimanche 19 février 2012
Le sillage de l'oubli de Bruce Machart
C'était au temps du western quand les hommes ne valaient pas plus que les chevaux qu'ils montaient.
Nous sommes au Texas en 1895. L'histoire commence une nuit de février, un homme fonce à cheval pour chercher du secours, sa femme va mettre au monde leur quatrième enfant. Il sait que cette fois le temps est compté et qu'il risque de revenir trop tard. Si la sage-femme sauve le nouveau-né, l'issue sera fatale pour la mère. Vaclav Sarki ne se remettra jamais de la mort de sa femme. Enfermé dans sa douleur il se transformera en père mutique et violent.
Donc ils sont quatre, quatre frères orphelins élevés dans une ferme au milieu de nulle part. Sur cette terre qu'il faut conquérir sans relâche, ils deviennent au fil des années une main-d'oeuvre soumise au père exigeant, qui a banni affection et tendresse de sa vie. Ce sont eux, les quatre fils, attelés comme des bêtes à la charrue qui creusent les sillons dans la révolte et la colère.
"C'était un vrai bagne, un travail inutile qui les rendait fous de rage, mais au moins, liés par ces courroies de cuir, ils partageaient le même ressentiment au même instant à l'égard du même homme, une sorte de rancoeur que la peur les empêchait d'exprimer." (page 221)
Reste à Vaclav Sirka, la passion pour ses chevaux et les courses qu'ils sont susceptibles de gagner et en gagnant de lui rapporter encore et toujours plus de terres, enjeux des paris qu'il lance à ses voisins fermiers. Il a sous la main, un cavalier hors pair, totalement à l'écoute de ses intentions et de ses conseils : Karel. " Mon dernier, les gars, je vous jure qu'il serait capable de vous faire voler un âne à coups de cravache." Malgré son jeune âge le gosse a du talent, monte avec plaisir et un sens inné de la course, éperonné par la possibilité d'être, enfin, reconnu par le père et d'acquérir quelque importance à ses yeux.
"La vérité, Karel la savait même s'il n'était pas capable de la mettre en mots, c'était que le cheval désirait la cravache comme lui appelait de ses voeux la lanière de cuir de Vaclav, la morsure cuisante et nette d'une attention sans partage, le seul contact physique qu'il ait connu avec son père."
(page 33)
Né au Texas, élevé dans une ferme, l'auteur sait l'exigence de ces terres qui broient les hommes et les cassent. Il connaît le poids de la solitude qui les amène très souvent à se réfugier dans l'alcool, la violence et le sexe. Son écriture sensuelle sent la terre, les labours, les chevaux et le tabac, et pas un instant ne tombe dans la facilité et le pathos. Si je précise que j'ai lu ce livre en pensant à "La trilogie des confins" de Cormac McCarthy, c'est pour moi faire un compliment. M'est revenu aussi en mémoire, mais de façon un peu plus confuse parce que la lecture en fût plus lointaine, "Mon Antonia" de Willa Cather. En ajoutant que "Le sillage de l'oubli" est un premier roman, que Bruce Machart me semble être un écrivain prometteur, j'espère que j'aurai su vous donner l'envie de le lire.
Editions Gallmeister 2012 (335 pages) The wake of forgiveness 2010
Traduit de l'américain par Marc Amfreville
Bruce Machart -42 ans- est né au Texas. Son père était fermier dans une région proche de l'endroit où se déroule "Le sillage de l'oubli". Il vit à Hamilton dans le Massachusetts;
www.gallmeister.fr/livre?livre_id=522
Nous sommes au Texas en 1895. L'histoire commence une nuit de février, un homme fonce à cheval pour chercher du secours, sa femme va mettre au monde leur quatrième enfant. Il sait que cette fois le temps est compté et qu'il risque de revenir trop tard. Si la sage-femme sauve le nouveau-né, l'issue sera fatale pour la mère. Vaclav Sarki ne se remettra jamais de la mort de sa femme. Enfermé dans sa douleur il se transformera en père mutique et violent.
Donc ils sont quatre, quatre frères orphelins élevés dans une ferme au milieu de nulle part. Sur cette terre qu'il faut conquérir sans relâche, ils deviennent au fil des années une main-d'oeuvre soumise au père exigeant, qui a banni affection et tendresse de sa vie. Ce sont eux, les quatre fils, attelés comme des bêtes à la charrue qui creusent les sillons dans la révolte et la colère.
"C'était un vrai bagne, un travail inutile qui les rendait fous de rage, mais au moins, liés par ces courroies de cuir, ils partageaient le même ressentiment au même instant à l'égard du même homme, une sorte de rancoeur que la peur les empêchait d'exprimer." (page 221)
Reste à Vaclav Sirka, la passion pour ses chevaux et les courses qu'ils sont susceptibles de gagner et en gagnant de lui rapporter encore et toujours plus de terres, enjeux des paris qu'il lance à ses voisins fermiers. Il a sous la main, un cavalier hors pair, totalement à l'écoute de ses intentions et de ses conseils : Karel. " Mon dernier, les gars, je vous jure qu'il serait capable de vous faire voler un âne à coups de cravache." Malgré son jeune âge le gosse a du talent, monte avec plaisir et un sens inné de la course, éperonné par la possibilité d'être, enfin, reconnu par le père et d'acquérir quelque importance à ses yeux.
"La vérité, Karel la savait même s'il n'était pas capable de la mettre en mots, c'était que le cheval désirait la cravache comme lui appelait de ses voeux la lanière de cuir de Vaclav, la morsure cuisante et nette d'une attention sans partage, le seul contact physique qu'il ait connu avec son père."
(page 33)
Né au Texas, élevé dans une ferme, l'auteur sait l'exigence de ces terres qui broient les hommes et les cassent. Il connaît le poids de la solitude qui les amène très souvent à se réfugier dans l'alcool, la violence et le sexe. Son écriture sensuelle sent la terre, les labours, les chevaux et le tabac, et pas un instant ne tombe dans la facilité et le pathos. Si je précise que j'ai lu ce livre en pensant à "La trilogie des confins" de Cormac McCarthy, c'est pour moi faire un compliment. M'est revenu aussi en mémoire, mais de façon un peu plus confuse parce que la lecture en fût plus lointaine, "Mon Antonia" de Willa Cather. En ajoutant que "Le sillage de l'oubli" est un premier roman, que Bruce Machart me semble être un écrivain prometteur, j'espère que j'aurai su vous donner l'envie de le lire.
Editions Gallmeister 2012 (335 pages) The wake of forgiveness 2010
Traduit de l'américain par Marc Amfreville
Bruce Machart -42 ans- est né au Texas. Son père était fermier dans une région proche de l'endroit où se déroule "Le sillage de l'oubli". Il vit à Hamilton dans le Massachusetts;
www.gallmeister.fr/livre?livre_id=522
mardi 31 janvier 2012
Vie animale de Justin Torres
Or, de tous les animaux sauvages, le garçon est celui qu'il est le plus difficile de manier. (Platon, Les Lois )
"On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu'à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d'oiseau creux et légers, on voulait plus d'épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore. " (page 11)
Début violent, percutant qui a le mérite de ne laisser au lecteur aucune ambiguïté : il s'embarque dans une narration sans concession à la suite de trois petits monstres, unis comme les doigts de la main, solidaires en toutes circonstances dans la douleur comme dans la désobéissance.
Paps leur père, grand gaillard portoricain au tempérament impulsif et violent, vit de petits boulots quand il en trouve. Ma leur mère, petite chose minuscule et blanche, travaille de nuit dans une brasserie. Ils n'avaient que seize et quatorze ans quand Manny, leur premier bébé, est arrivé suivi très vite de Joel et du petit dernier : trois petits monstres différents de par leur métissage et leur couleur de peau, tous les trois peu ou pas élevés par des parents immatures, dépassés par les événements.
Et la vie s'écoule chaotique, ballottée par les circonstances, les "cuites" du père, ses colères imprévisibles et incontrôlables, les bêtises et les inventions des enfants sanctionnées par de mémorables corrections , les décalages horaires d'une mère perturbée par le travail de nuit.
"...Elle travaillait de nuit à l'usine sur la colline, et parfois, elle était un peu perdue. Elle se réveillait n'importe quand, elle se trompait, elle mélangeait les jours et les heures, elles nous ordonnait de nous brosser les dents, de nous mettre en pyjama et de nous coucher en plein milieu de la journée..."(page15)
Une vie où alternent des périodes de silence pour épargner le sommeil de Ma, de tentative de fugue ratée, de fabrication de cerfs-volants avec des sacs en plastique, afin de rêver un peu, de baignade dans un lac avec Paps qui faillit se terminer en noyade à cause de son inconscience. Des moments joyeux, délirants parfois, vécus dans la complicité et la tendresse.
Très vite le lecteur comprend que c'est le dernier de la fratrie, dont on ne connaîtra jamais le prénom, qui raconte. Peu à peu l'auteur nous laisse entendre qu'il est différent de ses frères, qu'il semble avoir d'autres exigences, d'autres priorités, qu'il cherche une autre "vie" où le livre semble avoir quelque importance.
Portés par cette écriture rythmée, fulgurante et lyrique, les garçons s'acheminent vers une adolescence qui va exacerber les différences, intensifier les problèmes et les tensions. Le dénouement, étonnant, singulier ne désavouera pas le ton du roman. S'il se fait dans la douleur et la violence, il sera adouci par une infinie tendresse qui dira enfin son nom.
Le lecteur achève le livre secoué, bousculé mais heureux d'avoir découvert un premier roman abouti et conclu avec maestria. Bravo !
Editions de L'Olivier 2012 (140 pages)
We The Animals 2011 Traduit par Laetitia Devaux
Justin Torres est né en 1981 dans l'Etat de New York
Il a publié dans la revue Granta et dans le New Yorker.
Vie animale est son premier roman.
Très vite le lecteur comprend que c'est le dernier de la fratrie, dont on ne connaîtra jamais le prénom, qui raconte. Peu à peu l'auteur nous laisse entendre qu'il est différent de ses frères, qu'il semble avoir d'autres exigences, d'autres priorités, qu'il cherche une autre "vie" où le livre semble avoir quelque importance.
Portés par cette écriture rythmée, fulgurante et lyrique, les garçons s'acheminent vers une adolescence qui va exacerber les différences, intensifier les problèmes et les tensions. Le dénouement, étonnant, singulier ne désavouera pas le ton du roman. S'il se fait dans la douleur et la violence, il sera adouci par une infinie tendresse qui dira enfin son nom.
Le lecteur achève le livre secoué, bousculé mais heureux d'avoir découvert un premier roman abouti et conclu avec maestria. Bravo !
Editions de L'Olivier 2012 (140 pages)
We The Animals 2011 Traduit par Laetitia Devaux
Justin Torres est né en 1981 dans l'Etat de New York
Il a publié dans la revue Granta et dans le New Yorker.
Vie animale est son premier roman.
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